L’activiste Chut Wutty, qui collaborait avec des médias de son pays, avait dénoncé des cas de déforestation illégale dans la province de Koh Kong au Cambodge. Il a été assassiné par un policier© Mathieu Young
L’activiste Chut Wutty, qui collaborait avec des médias de son pays, avait dénoncé des cas de déforestation illégale dans la province de Koh Kong au Cambodge. Il a été assassiné par un policier © Mathieu Young

Liberté de la presse Reporters verts dans la tourmente

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 84, Mars 2016
Ces cinq dernières années, dix reporters environnementaux ont été assassiné·e·s pour avoir enquêté sur des cas de pollution, de déforestation ou d’extraction illégale de ressources naturelles. La situation est particulièrement préoccupante en Inde, au Cambodge et aux Philippines.

«La liberté ne doit pas se noyer dans la poussière. L’acte des martyrs ne doit pas se dégrader. Jusqu’à la dernière goutte de sang, nous nous battrons pour notre terre patrie.» Les dernières publications du journaliste indien Sandeep Kothari sur sa page Facebook se sont avérées tristement prophétiques. Son corps a été retrouvé le 21 juin 2015 dans une ferme proche de la ville de Nagpur, au centre du pays. L’autopsie a révélé qu’il a été brûlé vif.

Le reporter de 40 ans enquêtait depuis plusieurs années sur les activités de la mafia du sable et du manganèse dans l’État du Madhya Pradesh. Le cas de Sandeep Kothari n’est pas isolé. Dans un rapport publié fin 2015, Reporters sans frontières (RSF) s’est alarmé de la détérioration de la situation des journalistes spécialisé·e·s dans les questions environnementales. Depuis 2010, au moins dix d’entre eux auraient été assassiné·e·s parce qu’ils enquêtaient sur des sujets sensibles, des cas de pollution, de déforestation ou d’exploitation illégale de ressources naturelles. D’après les recherches de RSF, ces cinq dernières années, nonante pour cent des homicides de reporters environnementaux ont eu lieu en Inde et en Asie du Sud-Est. Il n’a jamais été aussi important de couvrir les questions environnementales. Pourtant les reporters sont censuré·e·s, menacé·e·s, agressé·e·s et parfois assassiné·e·s par des bandes criminelles, des entreprises ou des agents du gouvernement.

 

Il est particulièrement risqué d’enquêter sur l’extraction minière, la déforestation ou les lobbies de la construction en Inde. S. Gopikrishna Warrier, secrétaire du Forum des journalistes environnementaux en Inde

Exploitations minières en Inde

L’Inde est particulièrement meurtrière pour les journalistes enquêtant sur les problématiques d’extraction de ressources naturelles. L’assassinat de Sandeep Kothari suit de peu celui de son confrère Jagendra Singh, décédé à la suite de brûlures infligées par des policiers le 8 juin 2015, dans l’État voisin de l’Uttar Pradesh. Il avait précédemment accusé le ministre de l’État de corruption en lien avec des activités minières illégales et d’accaparement de terres. S. Gopikrishna Warrier est aujourd’hui secrétaire du Forum des journalistes environnementaux en Inde. Selon lui, les propos de RSF sont à nuancer. «Il est aujourd’hui plus facile d’enquêter sur les questions environnementales en Inde qu’il y a vingt ans. En revanche, il est particulièrement risqué d’enquêter sur certains sujets environnementaux comme l’extraction minière, la déforestation ou les lobbies de la construction.» Joydeep Gupta a couvert la fuite de gaz de Bhopal de 1984, qui a tué vingt mille personnes et empoisonné plus d’un demi-million d’autres dans le centre de l’Inde. Il s’est depuis spécialisé dans les questions environnementales. Selon lui, les mafias locales sont le plus grand danger pour les reporters. «Les risques sont beaucoup plus élevés pour les correspondants locaux qui travaillent et habitent dans des régions reculées que pour les journalistes basés dans les grandes villes», explique-t-il. Les reporters locaux sont souvent menacés par des bandes criminelles, des groupes industriels ou des fonctionnaires corrompus. «Sur le papier, l’État affirme protéger les journalistes, mais dans les faits, il pourrait faire beaucoup plus», avance Joydeep Gupta. «Avant son assassinat, Sandeep Kothari avait déjà contacté la police et demandé une protection. Aujourd’hui, l’enquête sur sa mort progresse trop lentement», explique-t-il d’un ton désabusé.

L’exploitation forestière illégale implique souvent de riches entrepreneurs et des hauts agents du gouvernement. May Titthara, reporter cambodgien

Déforestation au Cambodge

Au Cambodge, quatre reporters spécialistes de l’environnement ont été tués entre 2012 et 2014, dont deux qui enquêtaient sur des cas de déforestation. «Les thèmes les plus dangereux que j’ai eu à traiter sont les exploitations forestières illégales et les impacts sociaux et environnementaux de barrages hydroélectriques», témoigne May Titthara. Ce reporter basé dans la capitale cambodgienne a travaillé pour de nombreux médias, notamment le Phnom Penh Post. Il a notamment dénoncé le commerce illégal de bois de rose dans la forêt protégée des Cardamomes et s’est retrouvé avec un pistolet sur la tempe. May Titthara confie être régulièrement menacé lors de ses enquêtes dans les régions rurales. «L’exploitation forestière illégale implique souvent de riches entrepreneurs et des hauts agents du gouvernement. Ils ne veulent pas que nous enquêtions sur leurs affaires. Ils commencent donc par nous proposer de l’argent pour que nous renoncions à diffuser nos informations, puis ils nous menacent physiquement. Ensuite, lorsque l’article est publié, ils portent plainte pour diffamation.» En 2011 et 2012, May Titthara a subi de telles pressions qu’il n’osait plus se déplacer avec ses enfants. «J’avais vraiment peur qu’on me tire dessus. J’ai pris des vacances quelque temps, puis j’ai enfin pu me remettre au travail», explique-t-il d’une voix déterminée.

Lorsqu’on ne nous tue pas, on nous arrête ou on nous agresse. Imelda Abamo, Réseau des journalistes environnementaux aux Philippines.

Impunité aux Philippines

Imelda Abamo avoue avoir déjà renoncé à certaines enquêtes parce qu’elle craignait pour sa vie. Cette reporter chevronnée a fondé le Réseau des journalistes environnementaux aux Philippines. Elle constate que de plus en plus d’articles environnementaux sont publiés, mais que de plus en plus de reporters sont victimes d’attaques dans son pays. Trois journalistes de radio ont été tués en 2015 aux Philippines, selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ). «Les problématiques liées aux droits des femmes, des populations indigènes et au respect de l’environnement sont interreliées. Nous, journalistes environnementaux, sommes en première ligne lorsqu’il s’agit de documenter ce qu’il se passe sur nos terres et dans nos communautés. Lorsqu’on ne nous tue pas, on nous arrête ou on nous agresse», explique la spécialiste. «Le manque de soutien du gouvernement et les meurtres non élucidés font froid dans le dos», dénonce-t-elle. Le CPJ place les Philippines au troisième rang des pays dont les crimes contre les journalistes restent le plus souvent impunis, après l’Irak et la Somalie.

Sandeep Kothari comme d’autres de ses confrères se sera battu jusqu’à son dernier souffle, pour faire connaître la vérité sur les activités de la mafia du sable. Des centaines d’opérations d’extraction des petits cristaux sont réalisées illégalement en Inde, avec des répercussions désastreuses sur les cours d’eau, les deltas et les écosystèmes marins.

S’associer pour se protéger

Afin de mieux se protéger, les journalistes environnementaux se regroupent en association. Cette collaboration leur permet aussi de faire front commun lors de la collecte d’information et d’améliorer la pertinence, la qualité et la visibilité des sujets. D’après RSF, les jeunes seraient de plus en plus nombreux à se spécialiser sur le thème de l’environnement. Le réseau du journalisme de la terre (Earth Journalism Network), créé en 2004, regroupe quatre mille cinq cents journalistes. Il encourage le développement du journalisme environnemental dans les pays émergents, principalement en Asie du Sud-Est. Le réseau soutient financièrement des projets et met en place des formations. Trois mille trois cents journalistes ont déjà bénéficié de ces prestations, et plus de quatre mille cinq cents sujets environnementaux ont été publiés. Des réseaux de spécialistes environnementaux existent aussi en Inde, aux Philippines, en Thaïlande et au Vietnam.