904 journalistes se sont fait agresser physiquement au Venezuela depuis 2005. Sept d’entre eux sont morts. © Federico Parra/AFP/Getty Images
904 journalistes se sont fait agresser physiquement au Venezuela depuis 2005. Sept d’entre eux sont morts. © Federico Parra/AFP/Getty Images

Liberté de la presse au Venezuela La révolution est morte et la presse ?

Par Wolf-Dieter Voge - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 84, Mars 2015.
Le monde des médias au Venezuela est marqué par la censure, la nationalisation et une violence acerbe envers les journalistes. Si la victoire électorale de l’alliance de l’opposition en décembre 2015 est une lueur d’espoir, tout reste à faire.

C’est une journée particulière au Parlement vénézuélien. Le balcon du bâtiment historique menace de s’écrouler sous le poids de la foule, et la balustrade résiste difficilement à l’afflux de nouveaux arrivants. Afin d’assister à l’assemblée des délégués fraîchement élus, les reporters sont de plus en plus nombreux à se presser vers la zone réservée à la presse. «Après des années de censure, les journalistes sont de retour à la session des Chambres», twitte le reporter Marco Ruiz. Le parlementaire Biago Pilieri annonce : «Je serai toujours du côté des journalistes qui ont été battus, persécutés et humiliés par ceux qui prétendent être transparents, mais torpillent la liberté de la presse.»

Violence quotidienne contre les journalistes

Pilieri avait toutes les raisons d’être optimiste le 5 janvier 2016. Depuis dix-sept ans, depuis l’élection du leader de gauche Hugo Chavez à la tête de l’État, le parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) n’avait jamais perdu les élections. L’alliance de l’opposition, baptisée la «table de l’unité démocratique» (MUD), est désormais majoritaire à l’Assemblée nationale. Bien que le successeur de Chavez, Nicolas Maduro reste en fonction, les députés du MUD se battent pour mettre un terme à la révolution bolivarienne et au mouvement du chavisme, opposés à la politique économique néolibérale.

La liberté d’expression figure parmi les priorités du MUD. C’est pourquoi les représentants de ce parti ont envoyé un message fort lors de leur première réunion en ouvrant la porte aux médias privés et internationaux. Depuis cinq ans, un seul diffuseur étatique était autorisé à documenter les activités au Parlement. «Une grosse victoire pour la liberté de la presse», estime Marco Ruiz, journaliste et secrétaire général du Syndicat national des travailleurs de la presse (SNTP). Pour accéder au palais national, les professionnels des médias doivent affronter une foule furieuse. Des «chavistas», partisans d’Hugo Chavez les bombardent de tomates et d’autres objets.

Ce genre d’événements compte parmi les attaques inoffensives à l’égard des journalistes. Au même moment, à deux pas du Parlement, deux reporters de deux collectifs pro-gouvernementaux sont passés à tabac. Ces événements font partie du quotidien vénézuélien. L’Institut presse et société (IPYS) parle de neuf cent quatre agressions physiques depuis 2005, dont sept se sont soldées par un décès. «Les forces de sécurité sont responsables de deux tiers des attaques», explique Marco Ruiz. «Au Venezuela, les journalistes sont battus, dévalisés, menacés, kidnappés et déportés en toute impunité», déplore-t-il. Le photographe Abraham Palencia en a fait l’expérience. En 2014, alors qu’il documentait les mauvaises conditions de détention, un employé de la garde nationale a confisqué la carte mémoire de son appareil photo et lui a dit : «Si tu portes plainte, nous te couperons la langue et tu te réveilleras demain dans une tombe.»

Même les collaborateurs de médias proches du gouvernement sont victimes d’attaques. Le 20 janvier 2016, des inconnus armés ont abattu le journaliste et le chargé de presse du gouvernement de Caracas. Les circonstances de sa mort restent obscures. Le président Maduro a immédiatement fustigé ses opposants politiques.

Pas de place pour la critique

Il n’y a aucune place pour la critique. La caricaturiste Rayma Suprani peut en témoigner. En septembre 2014, elle a été licenciée aussitôt après avoir publié un de ses dessins critiquant les services de santé dans El Universal. Le journal était à l’origine considéré comme conservateur, mais a, entre-temps, été racheté par des individus visiblement proches du gouvernement. «Leur production a depuis considérablement changé», explique le journaliste Juan Alonso. «Les articles sont réécrits durant la nuit, si bien qu’à la fin, le contenu est souvent opposé à ce que l’auteur avait initialement écrit.» Vingt-cinq maisons d’édition ont connu le même sort.

Même les propriétaires de Globovisión ont vendu leurs chaînes de télévision en 2013. «La mauvaise situation économique et politique ainsi que l’inflation, les a contraints à renoncer», explique le fondateur d’une importante chaîne d’opposition. Chavez les considérait comme «des ennemis de la patrie». Contrairement à d’autres, Globovisión a continué, bien que prudemment, à diffuser des informations critiques.

Faire taire les radios dissidentes

«Si des organes de télévision, de radio ou de presse se permettent de dénigrer sans retenue un gouvernement élu, ils perdent leur droit à la liberté d’opinion et doivent donc être réprimés», argumentent les partisans de la loi sur les médias adoptée en 2004. Cette loi a certes des visées démocratiques. Elle interdit la propagande religieuse, politique et les intolérances ethniques, et pose le cadre légal des radios animées par des militants et basées dans les bidonvilles. Mais elle cherche avant tout à faire taire les voix critiques à l’égard du gouvernement. Celui ou celle qui diffame un fonctionnaire ou qui «nuit à la paix sociale» peut être puni en vertu de cette loi. Cette règle a aussi été appliquée à internet et a rendu plus difficile l’obtention d’une licence. Les fournisseurs ne reçoivent une autorisation de diffusion que s’ils «servent les intérêts nationaux». Une définition sujette à des interprétations variables. Un grand nombre de médias ont donc dû adapter leur programme. Rien qu’en 2009, l’organe étatique de réglementation Conatel a interdit à trente-quatre stations de radio de poursuivre leurs activités. Les autorités ont refusé de prolonger les licences des chaînes de télévision critiques envers le gouvernement. Chavez n’a jamais parlé de censure, il disait : «Nous avons uniquement récupéré quelques chaînes aux activités illégales. Elles n’appartiennent désormais plus à la bourgeoisie mais au peuple.»

«Les dirigeants savent ce qui est bon pour le peuple», Maduro tient aussi à ce credo politique. En février 2014, la télévision colombienne NTV24 a retransmis en direct les images d’une manifestation d’étudiants critiquant le gouvernement à Caracas. La chaîne câblée a immédiatement été coupée. L’année dernière, les éditeurs des journaux Tal Cual, La Nacional et La Patilla n’ont pas été autorisés à quitter le pays, car une procédure pénale était en cours contre eux. La raison : ils avaient documenté le lien qu’entretenait un membre du PSUV, le parti politique au pouvoir, avec la mafia.

L’ouverture spectaculaire du Parlement à la presse a eu des conséquences. Le jour suivant, Maduro montait ses partisans contre les «ennemis du peuple», ceux qui reçoivent de l’argent par le biais de l’ambassade américaine. Il vociférait également contre deux chaînes de télévision ayant couvert les événements du 5 janvier de façon très critique. «Vous vous trompez, chers propriétaires de Globovisión et Televen ; plus tard, vous le regretterez», menaçait-il. Mais peut-être qu’il se trompe lui aussi. Après tout, une majorité s’est maintenant prononcée contre la révolution bolivarienne.» Les vainqueurs des élections prétendent donner plus de liberté aux médias. Eh bien, ils doivent encore en faire la preuve !