Depuis le début de l’année 2016, plusieurs officiels du gouvernement indonésien ont tenu des propos homophobes, et des militant·e·s LGBTI ont été harcelé·e·s par des groupes religieux radicaux. © Amnesty International
Depuis le début de l’année 2016, plusieurs officiels du gouvernement indonésien ont tenu des propos homophobes, et des militant·e·s LGBTI ont été harcelé·e·s par des groupes religieux radicaux. © Amnesty International

Indonésie Sursauts homophobes

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 85, Juin 2016
Depuis le début de l’année 2016, plusieurs ministres indonésiens s’en sont ouvertement pris aux minorités sexuelles, en déclarant que l’homosexualité était «incompatible avec les valeurs du pays». Depuis, d’inquiétantes mesures homophobes ont été mises en place. Retour sur un débat qui déchire l’archipel.

«L’agenda de la communauté LGBTI (personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et intersexuées) est plus dangereux qu’une bombe nucléaire.» Ces mots ont été prononcés par le ministre de la Défense indonésien, Ryamizard Ryacudu, le 23 février dernier. Depuis janvier, les déclarations homophobes fleurissent du côté des officiels du gouvernement et des mesures inquiétantes ont été prises.

C’est le ministre de la Recherche, de la Technologie et de l’Éducation supérieure, Mohammad Nasir, qui a mis le feu aux poudres, le 24 janvier, en accusant le Groupe de soutien et centre de documentation et d’études sur le genre et la sexualité (SGRC) de l’Université d’Indonésie à Jakarta de «ne pas être en accord avec les valeurs et la morale du pays». Il a également prononcé l’interdiction de groupes de soutien aux personnes LGBTI dans les universités, avant de faire marche arrière. Le 7 février, le gouverneur de l’est de Java condamnait un événement de prévention du VIH destiné aux hommes homosexuels à Surabaya. Le 11 février, Ismail Cawidu, porte-parole du ministère de la Communication et de l’Information, demandait aux applications de messagerie de retirer leurs émoticônes représentant des couples homosexuels. Ceux-ci étant susceptibles de «troubler l’ordre public». Enfin, le 23 février, la Commission indonésienne de l’audiovisuel annonçait l’interdiction de tout programme mettant en scène des hommes efféminés afin d’empêcher que «l’influence de la communauté LGBTI ne se répande dans le pays». 

«Les minorités sexuelles doivent faire face à de nombreuses discriminations, en particulier dans le monde du travail», - Papang Hidayat, chercheur d'Amnesty international sur l'Indonésie

LGBTI interdit·e·s sur les campus

Ferena Debineva est fondatrice et présidente de SGRC, l’organisation incriminée par le ministre de l’Éducation supérieure. Depuis deux ans, elle organise des séminaires et des débats sur les questions de genre, d’orientation sexuelle et de santé sexuelle. Mais depuis que le ministre a tenu ses propos homophobes, elle a dû stopper ses activités. «Nous et nos familles avons reçu des menaces de groupes religieux et d’un professeur. La mère d’un de nos membres, qui est ouvertement homosexuel, a même dû s’enfermer chez elle pendant plusieurs jours, après avoir été menacée par des voisins», poursuit-elle. «Un autre membre a été verbalement agressé par son chef de département. Il lui a ordonné de se tenir à l’écart des autres étudiants et lui a dit qu’il ferait tout pour nous empêcher de poursuivre nos activités au sein de la faculté.»

Selon Papang Hidayat, chercheur d’Amnesty International sur l’Indonésie, le climat homophobe actuel est particulièrement inquiétant. «S’il est fréquent que des politiciens ou des religieux intimident des membres de la communauté LGBTI, les récentes attaques sont très sérieuses, car elles proviennent de ministres du gouvernement et se multiplient. Pour aggraver la situation, plusieurs attaques physiques et mesures d’intimidation ont été menées par des groupes extrémistes contre des personnes homosexuelles et transgenres dans la ville de Yogyakarta, sur l’île de Java, en février.»

La communauté LGBTI bénéficie pourtant d’une certaine liberté en Indonésie, contrairement à d’autres pays du Sud-Est asiatique, comme la Malaisie. «Après la chute du régime de Suharto en 1998, les militants LGBTI ont progressivement pu s’organiser. Aujourd’hui, le pays compte environ 140 organisations LGBTI», explique le chercheur d’Amnesty. Dédé Oetomo est militant LGBTI depuis 35 ans et fondateur de l’organisation Gaya Nusantara à Surabaya. Il constate une évolution des mentalités plutôt positive : «Quand j’ai commencé à militer dans les années 1980, nous étions très peu, on nous prenait pour des fous. Aujourd’hui, la communauté LGBTI est organisée, nous écrivons des livres, passons à la télévision, nous avons une certaine influence. Mais désormais, malheureusement, de nombreuses personnes nous considèrent comme une menace. Nous avons même dû renoncer à aller au bureau pendant plusieurs semaines pour des questions de sécurité», explique ce militant.

Coups de fouet à Aceh

L’Indonésie n’a pas de lois nationales condamnant l’homosexualité, comme le Pakistan ou la Malaisie. Pourtant la province d’Aceh, au nord-ouest de l’île de Sumatra, qui bénéficie d’un statut d’autonomie particulier, applique la charia. Depuis octobre 2015, les relations sexuelles hors mariage (y compris les relations homosexuelles) y sont condamnées par des coups de fouet et des peines de prison.

Malgré quelques avancées positives depuis la chute de la dictature de Suharto en 1998, il est encore difficile, voire dangereux, d’afficher son homosexualité dans toute l’Indonésie. «Les minorités sexuelles doivent faire face à de nombreuses discriminations, en particulier dans le monde du travail », explique Papang Hidayat. «Notre premier ennemi est l’ignorance», confie Ferena Debineva. «Une grande partie des Indonésien·ne·s ne font pas la différence entre le sexe, l’orientation sexuelle, le genre et l’expression de genre. Ils pensent que toutes les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles ont un problème mental, qu’elles sont différentes des autres et qu’elles pourraient commettre des viols ou des meurtres.» L’archipel serait l’un des pays les moins tolérants à l’égard des minorités sexuelles. D’après un rapport du Pew Research Center, publié en 2013, 93 % des Indonésien·ne·s estiment que l’homosexualité «ne devrait pas être acceptée par la société».

« Une grande partie des Indonésiens pensent que les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles ont un problème mental » - Ferena Debineva

Harcelé·e·s par des mouvements extrémistes

Des membres de Front Pembela Islam (le Front des défenseurs de l’islam) ont harcelé les participant·e·s d’un séminaire sur l’accès à la justice pour les personnes LGBTI à Jakarta le 4 février dernier. Une femme transgenre a également été attaquée par un groupe radical à Yogyakarta. De plus, la haute instance du clergé musulman indonésien, Indonesia Ulema Council, a déclaré préparer une fatwa (un avis juridique religieux) recommandant la poursuite de tout·e musulman·e participant à des activités LGBTI.

Silence du président

Selon l’organisation LGBTI Arus Pelangi, il est peu probable que le gouvernement et le Parlement adoptent des textes criminalisant la communauté LGBTI. «Le vice-président et le ministre coordinateur des affaires politiques, légales et sécuritaires ont pris position contre la mise en place de lois homophobes. Ils craignent que les réactions homophobes compromettent la réputation du pays auprès de la communauté internationale», affirme l’organisation. Cependant, malgré plusieurs interpellations, le président indonésien Joko Widodo est resté silencieux. Un silence inquiétant, qui laisse entendre que le harcèlement de la communauté LGBTI est toléré, et qui ouvre la porte à de nouvelles discriminations. Et les positions homophobes d’officiels du gouvernement vont à l’encontre des engagements pris par le pays lors de la ratification du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui interdit la discrimination liée à l’orientation sexuelle et l’identité de genre. HAM, la Commission nationale indonésienne sur les droits humains, presse le gouvernement de se positionner clairement en faveur des droits des personnes LGBTI. «Nous avons le devoir de construire une nation inclusive, qui respecte la diversité de ses citoyens, y compris ses minorités», affirme l'organisation.