© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Espace fiction Le bruit des tirs et l’odeur des roses

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 85, Juin 2016
J’étais enceinte, je l’ai tout de suite senti. Une torpeur, faible mais discernable entre toutes, s’est installée en moi. Je n’ai même pas cherché à trouver un test de grossesse dans une pharmacie. Non. Mais ce jour-là j’ai décidé de quitter la Syrie. Récit de fiction

Nizan mon mari avait disparu vingt jours plus tôt. Chirurgien à l’Hôpital public al Assad, il avait soigné clandestinement des opposants blessés au début du mouvement de contestation contre le régime. Il avait été arrêté une première fois pendant plusieurs semaines pour ses activités, et torturé pour qu’il livre des renseignements sur les groupes d’opposition. La vie avait repris son cours dans les zones résidentielles de Damas que Bachar et ses sbires conservaient sous leur contrôle depuis l’été 2012, lorsqu’ils avaient repoussé les forces rebelles dans une contre-offensive meurtrière.

Depuis, les Damascènes toléraient le régime, parce que dans le périmètre de la capitale sous son contrôle, ils vivaient dans l’illusion d’une normalité. Tant qu’il y avait de la nourriture sur les marchés, malgré l’inflation, tant que des écoles et des hôpitaux fonctionnaient, ils pouvaient faire mine d’ignorer la ligne de front si proche, les tirs quotidiens d’obus et de mortiers, les morts et les disparitions dans chaque famille.

Nizan avait fini par être libéré, non pas qu’il ait pu se défendre dans le cadre d’une quelconque procédure judiciaire, mais parce que l’hôpital, fleuron du système de santé du régime, avait besoin de lui. Il était le seul médecin de l’hôpital universitaire spécialisé en chirurgie infantile.  

Après avoir été relâché, Nizan avait interrompu son travail clandestin pendant plusieurs mois. La peur après les geôles. Mais l’idée de s’accommoder d’un tyran qui avait plongé le pays dans la guerre en refusant toute forme de changement le rongeait. Il ne parvenait pas à accepter que c’étaient les zones contrôlées par le régime qui étaient les plus sûres. Il ne parvenait pas à vivre en ignorant la guerre qui faisait rage à quelques kilomètres. Il se désespérait de voir l’opposition armée se morceler et perdre du terrain.

Lorsque l’armée syrienne libre et le Front al-Nosra avaient conquis leurs premiers bastions, tous les espoirs semblaient permis. Des changements s’esquissaient. Mais le régime bombardait sans relâche, prenant les civils en otages et pour cible. Le plus grand fief rebelle dans la province de Damas, la Ghouta orientale, était soumis à un siège sans merci et régulièrement la cible de l’aviation syrienne. Les morts étaient légion et il était extrêmement compliqué de soigner les blessés de guerre. Nizan n’a pu faire autrement que de s’y rendre. J’ai cherché à l’en dissuader.

– Mais Nizan, réfléchis, ces groupes d’opposition ne sont pas mieux que Bachar. Ils enrôlent de force ; ils suppriment l’apprentissage général pour les enfants et instituent des écoles coraniques.

Mais c’était inutile. Et, dans le fond, je savais bien qu’il ne partait pas pour soutenir le groupe rebelle qui contrôlait la Ghouta, mais pour prodiguer des soins aux civils pris au piège du conflit. Il a intégré l’hôpital d’Erbin, sans avoir jamais officiellement donné sa démission à celui de Damas, où il m’a demandé d’annoncer sa disparition. Il prenait de gros risques pour venir me voir dans notre quartier de Tijara.

La dernière fois qu’il l’a fait c’était au mois de mars, après une série interrompue de bombardements de l’aviation syrienne. Il avait besoin de ne plus voir de blessés de guerre pendant quelques jours pour pouvoir recommencer à les soigner. Il ne me disait pas tout. Pour me protéger, et surtout pour s’évader, pour penser à autre chose. Mais ce qui filtrait de ses mois de travail dans cette zone était inimaginable. Il s’était remis de la torture. Mais se remettre après Erbin, c’était impossible.

– Zeïna, un jour nous avons reçu cinq enfants en même temps. Une bombe est tombée sur le marché. Il y avait un garçon de 7 ans qui avait l’abdomen perforé et une jambe déchiquetée. J’ai dû amputer la jambe. L’enfant a dû repasser plusieurs fois au bloc pour la fermeture des plaies. C’était à la limite de ce qu’il pouvait supporter comme anesthésie. Quelques semaines plus tard, il est venu me trouver. Il marchait sur des béquilles, il avait un large sourire. J’ai appris deux semaines plus tard qu’il avait été tué dans un autre bombardement. Ça m’a anéanti, Zeïna. Le sourire de cet enfant me hante.

Nizan s’est tu. Je suis restée longtemps couchée le long de son corps, mon bras et ma jambe libres enlacés autour de lui. Puis j’ai ouvert la fenêtre. L’air était doux ; des effluves de roses entraient dans la chambre. J’ai préparé un thé de menthe pour accompagner les chamiya que j’avais confectionnées. Il en raffolait. Hormis les pistaches et le miel que j’avais échangés contre des œufs à nos voisins, j’avais trouvé facilement les autres ingrédients. Mes parents étaient partis rendre visite à ma belle-sœur et nous avaient laissés seuls. J’ai mis un disque de la chanteuse Nancy Ajram, qu’on écoutait souvent en roulant vers le littoral avant que la guerre n’éclate.

On a mangé les pâtisseries et siroté le thé lentement, en se tenant la main.

J’avais continué d’enseigner dans mon lycée préservé du centre de Damas. Je n’aurais jamais eu le courage de travailler dans un camp de déplacés ou dans une zone qui n’était pas contrôlée par le régime. Mais j’étais sûre d’une chose : je voulais un enfant. J’étais prête à l’élever sans Nizan ou en exil, mais je voulais un enfant. On aurait pu préparer notre départ ensemble, mais il n’arrivait pas à s’extraire de notre pays dévasté. Il devait soigner et soulager. Je lui en ai voulu de penser aux blessés avant de penser à nous. J’ai songé que son héroïsme était vain, voué à l’échec dans ce pays de ruines et de morts. Puis j’ai accepté.  

J’ai éteint la musique pour mieux nous entendre. J’ai pris un peu de thé dans ma bouche et l’ai répandu dans sa bouche en l’embrassant. J’ai déboutonné sa chemise en caressant doucement son torse, ses épaules, ses bras. Je l’ai pris par la main pour l’amener vers notre lit. Pour qu’il fasse glisser ma jupe vers le haut de mes jambes, pour sentir son poids et son souffle sur moi. Pour sentir sa douceur et sa force en moi. Au loin le bruit d’une série de tirs, et par la fenêtre ouverte toujours l’odeur des roses. Nous nous sommes assoupis.

J’ai volé au-dessus des montagnes. C’était la fin du jour.

Le ciel était en feu, rouge, rose, orange.

Lorsque tout est devenu bleu, les arbres, comme des ombres noires, se sont détachés du sol prenant avec eux leurs racines.

J’ai volé avec eux au-dessus de la terre.

C’est ce jour-là que Nizan a disparu.

Avant qu’il ne reparte, j’avais fait griller quelques morceaux de poulet que ma mère avait trouvés le matin même au marché et préparé un taboulé de persil, avec juste ce qu’il faut de jus de citron, de menthe et d’huile d’olive. Nizan avait adoré. Comme les chamiya, on l’a mangé en se tenant la main.

Nizan devait m’avertir quand il arrivait à Erbin. Mais il ne l’a jamais fait. J’ai appelé l’hôpital ; ses collègues ne l’avaient pas revu. Le régime avait sans doute retrouvé sa trace dans la Ghouta et l’avait arrêté lorsqu’il avait cherché à la rejoindre. L’État s’était mis à tirer profit des disparitions forcées par le biais d’un marché noir. Des intermédiaires se mettaient en contact avec les familles pour leur soutirer de l’argent en échange d’informations sur le disparu. J’ai été contactée par l’un d’eux, qui me réclamait 1000 dollars contre des informations sur mon mari. J’ai demandé à le rencontrer devant mon école. Je l’ai reconnu tout de suite : c’était notre ancien concierge.

– Où se trouve mon mari, Monsieur Dandachi ?

– À la prison d’Adra. Mais ils ne vous diront rien. Faites attention à vous. Ils ne vous laisseront pas tranquille, m’a-t-il répondu en regardant par terre, sans plus me parler d’argent.

C’est en rentrant chez moi que j’ai senti que j’étais enceinte.

Nous avions convenu avec Nizan que je quitterais la Syrie si les choses tournaient mal. Il avait demandé à Nadir, son ami libanais, chirurgien à Beyrouth, s’il pouvait m’accueillir le temps que je reçoive l’asile en Europe. Comme j’étais moi-même visée par le régime, c’était trop risqué de tenter quoi que ce soit pour faire sortir Nizan de prison. J’ai convenu avec mon beau-père qu’il effectuerait les démarches pour tenter de le faire libérer une nouvelle fois. C’est lui qui avait déjà retrouvé sa trace lors de sa première arrestation. Mon beau-père ne s’était jamais prononcé contre le régime. Ou plutôt, il ne s’est jamais prononcé sur le régime tout court. Ça pouvait aider.

– Il avait tout ici, qu’est-ce qu’il a dû aller soigner ces terroristes ?, m’a-t-il dit en secouant la tête.

Je n’ai pas discuté.

La route vers le Liban était sûre. Le plus délicat a été de trouver un chauffeur digne de confiance, qui accepte de faire le trajet et de passer les checkpoints pour sortir de Damas. Les contrôles aux checkpoints : les seuls moments où j’ai vraiment eu peur. Je savais qu’on pouvait encore m’arrêter en raison des activités de mon mari. Je suis arrivée au Liban munie d’une lettre de Nadir indiquant qu’il me recevait le temps des vacances.

Privilégiée avant et pendant la guerre, je le suis restée au moment de la fuite. Je n’ai pas passé un seul jour dans les camps de réfugiés où mes compatriotes croupissent par milliers sans perspectives. Et l’héroïsme de Nizan a payé mon accès à l’Europe. Comme il m’avait enjoint de le faire, j’ai déposé une demande de visa à l’ambassade de Suisse à Beyrouth. J’ai expliqué qu’il avait travaillé comme médecin dans les zones contrôlées par l’opposition et qu’il s’était fait arrêter pour cela. J’ai expliqué que je risquais moi-même l’arrestation et que j’étais enceinte.

Comme Nizan était connu des organisations internationales présentes en Syrie, j’ai obtenu un visa pour la Suisse en quatre mois seulement. J’ai été dirigée au Centre pour réfugiés de Chamoson, dans le district du Valais. Enfin, ici on dit canton.

Deux semaines après mon arrivée au centre, j’ai marché vers le haut du village, là où la rivière creuse une vallée à l’intérieur de la montagne. C’était le début de la soirée. Mon enfant bougeait en moi. Je pouvais sentir la forme de ses pieds et de ses mains depuis mon ventre. La chaleur, les couleurs que le soleil déclinant posait sur la roche m’ont ramenées dans les montagnes de mon pays. J’ai fermé les yeux.

Dans le jardin d’une maison carrée, des hôtes offrent de la viande grillée, les fruits, les vins et le café du pays. Dans une maison carrée, de vastes pièces aux sols frais. Des fenêtres qui laissent entrer le bruit de la terre, le chant des insectes et le parfum de l’air. Des fenêtres ouvertes sur les vignes, les champs verts et les pins isolés, seigneurs des lieux.

Tout semble flotter. La luminosité estivale efface le contour des arbres et des champs.

Sur des cimes et des pentes rocailleuses, sur des clochers druzes et chrétiens, le soleil déclinant reflète des jaunes foncés, proches du beige, des oranges et des roses intenses, qui s’estompent dans la nuit bleutée. 

Et pourtant, tout près c’est la guerre.