Des travailleurs sur le site de construction du stade Khalida à Doha, le 30 décembre 2015. © 2016 Getty Images
Des travailleurs sur le site de construction du stade Khalida à Doha, le 30 décembre 2015. © 2016 Getty Images

Sports et droits humains FIFA et CIO, prêts à jouer le jeu ?

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 85, Juin 2016
Le sport est souvent présenté comme un facteur de développement, de tolérance et de respect. Pour Owen Gibson, journaliste et correspondant en chef de la rubrique sport du Guardian, cette rhétorique est mensongère. Les violations des droits humains ont tendance à augmenter dans le contexte des grands événements sportifs.

> Amnesty : Ces dernières années, de grands événements sportifs comme la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques ont été attribués aux pays émergents. Ces compétitions ont-elles contribué à améliorer la situation des droits humains ?

< Owen Gibson : Non, dans le passé, ça n’a pas du tout été le cas. La rhétorique du sport pour promouvoir les droits humains est inlassablement répétée, mais pour l’instant, ça n’a pas été prouvé. Les grands événements sportifs ont surtout été déplacés dans le but de diffuser le message des multinationales dans de nouvelles régions du monde. Par exemple, organiser la Coupe du monde sur de nouveaux territoires a été un moyen de conquérir de nouveaux marchés, de signer de gros contrats de construction et d’obtenir de nouvelles opportunités commerciales. En fait, on assiste plutôt à une dégradation de la situation des droits humains dans le contexte des grands événements sportifs.

> Comment expliquez-vous cette régression ?

< Le problème des conditions de travail des migrants sur le chantier de la Coupe du monde au Qatar est très différent de la répression des manifestants durant les Jeux Olympiques de Sotchi. Même s’il s’agit de problématiques très distinctes, elles sont influencées par les mêmes forces. Les États comme la Russie ou le Qatar utilisent les événements sportifs pour se positionner sur l’échiquier mondial, et pour faire parler d’eux. Dans cette optique, ils sont prêts à tout et n’acceptent aucune critique. L’exemple récent le plus flagrant est Bakou en Azerbaïdjan. Les Jeux européens étaient une compétition inconnue, mais tout à coup, l’Azerbaïdjan était prêt à dépenser six milliards de dollars pour l’organiser. Dans ce contexte, on a enfermé toutes les personnes dont l’opinion allait contre celle du gouvernement. En fait, les événements sportifs ont beaucoup été utilisés pour opprimer les populations !

> Pourquoi la FIFA ou le CIO n’exigent-ils pas le respect des droits humains comme condition préalable à l’attribution de tels événements ?

< La FIFA et le CIO dictent une multitude de choses à de nombreux niveaux. Historiquement, les événements sportifs ont été si attrayants pour les gouvernements qu’ils n’ont pas hésité à modifier toutes sortes de lois nationales pour les accueillir. Les organisations sportives auraient donc clairement les moyens d’exiger le respect de standards internationaux en termes de droits humains, mais ils n’en ont pas la volonté. Il est clair que la FIFA est un système entièrement corrompu, dont les activités sont menées pour le bénéfice d’une poignée de dirigeants, et non dans l’optique d’améliorer le quotidien des populations.

> Vous avez été le premier journaliste, en 2013, à dénoncer les dangereuses conditions de travail sur les chantiers de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Quelle est la situation aujourd’hui ?

< Les travailleurs migrants meurent toujours en construisant les infrastructures de la Coupe du monde. Les promesses de réforme du gouvernement qatari n’ont pas été tenues. Après les premières dénonciations, les autorités ont dressé une liste des choses qui devaient être changées. Mais presque rien n’a été fait. Elles ont proposé de changer le nom et quelques détails de la kafala, le système de parrainage qui lie un employé à son employeur. Mais tant que ce système et les mécanismes structurels qui le sous-tendent restent en place, peu de choses changeront sur le terrain. C’est vrai, le gouvernement s’est engagé à ce que les travailleurs qui construisent les stades soient hébergés dans des conditions décentes et payés à temps. Mais qu’en est-il des deux millions de travailleurs qui construisent toutes les autres infrastructures ? Nous parlons ici de la main-d’œuvre qu’il faut pour construire un pays entier, en partant de zéro. Tant que les lois ne seront pas changées de manière significative, nous ne verrons pas d’amélioration sensible !

> Le Brésil accueille les Jeux Olympiques cet été à Rio. Le pays a été très critiqué pour sa violence policière à l’égard des jeunes Noirs. Le sport peut-il encore être un moyen de lutter contre le racisme ?

< Oui, le sport peut être un vecteur de changements positifs. Sa force est immense, c’est un langage universel ; il permet de rassembler les populations. Malheureusement, aujourd’hui, on se demande si ces grands événements ne sont pas uniquement organisés pour les Blancs fortunés, éventuellement pour la classe moyenne. C’était le cas lors de la Coupe du monde, au Brésil, en Afrique du Sud, et ça sera très certainement le cas durant les Jeux de Rio cet été. Je ne vois aucune tentative de démocratisation ou de redistribution des bénéfices aux populations des pays hôtes.

> Comment améliorer la situation des droits humains lors des prochains événements sportifs ?

< Je crois que les gens ont compris que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi. L’attribution de la Coupe du monde au Qatar a mis en lumière un système complètement corrompu. Sérieusement, c’était le pire endroit pour accueillir la Coupe du monde ! Le cas russe est aussi intéressant car les Jeux ont révélé plusieurs scandales… La FIFA a promis à l’avenir de tenir compte de la situation des droits humains dans l’attribution de la Coupe du monde. Pourtant, le fossé entre les discours et la réalité est encore assez large. Si nous pouvions au moins amener la FIFA et le CIO à adopter des standards en matière de droits humains, comme l’ont fait certains acteurs internationaux du secteur des affaires, ça serait un premier pas.

> Le monde du sport ne devrait-il pas avoir des standards plus élevés que ceux du monde des affaires ?

< Oui, bien sûr. Et cela serait déjà un premier pas d’arriver à ce niveau-là. Pour moi, il existe une similitude entre les grandes organisations sportives et les marques internationales d’habits qui recourent à l’esclavage moderne. L’accident du Rana Plaza au Bangladesh les a poussés à prendre des mesures pour qu’un tel accident ne se reproduise plus. Nous avons aussi vu de tels signaux d’alarme dans le monde du sport international. Reste à voir si les acteurs vont sérieusement mettre en place des réformes…

> La FIFA a élu un nouveau président, est-ce la possibilité d’un nouveau départ ?

< Rien ne prouve que les promesses de réforme soient sérieuses. Il n’est pas suffisant de présenter une série de propositions sur la gouvernance et la transparence par une présentation PowerPoint. Les nouveaux dirigeants doivent vraiment réformer l’organisation. S’ils font ce qu’ils disent, nous pourront commencer à croire à leurs promesses d’amélioration de la situation des droits humains. Malheureusement, ces 40 dernières années, ils n’ont pas été capables de le faire. Le seront-ils aujourd’hui ? J’attends d’en avoir la preuve !