Dans son dernier documentaire, la réalisatrice iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami nous plonge dans le quotidien d’une réfugiée afghane à Téhéran© DR
Dans son dernier documentaire, la réalisatrice iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami nous plonge dans le quotidien d’une réfugiée afghane à Téhéran © DR

Interview «Sonita m’a appris à rêver plus grand»

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 85, Juin 2016
Le documentaire Sonita nous plonge dans les rues poussiéreuses de Téhéran et dans le quotidien d’une adolescente afghane, réfugiée en situation illégale. Celle-ci rêve de devenir rappeuse, mais sa mère a d’autres projets : la marier à un homme qu’elle ne connaît pas. La jeune femme réussit à échapper à son destin grâce à sa fougue, YouTube et un coup de pouce de la réalisatrice iranienne, Rokhsareh Ghaem Maghami. Rencontre avec une fée moderne.

> Amnesty :  Comment votre chemin a-t-il croisé celui de Sonita ?

< Rokhsareh Ghaem Maghami : Je voulais raconter l’histoire de ces adolescents afghans réfugiés en Iran qui, malgré leur situation désespérée, continuent de rêver et d’avoir de l’espoir. J’ai rencontré Sonita par l’intermédiaire de ma cousine, qui est assistante sociale et travaille avec des enfants immigrés. Sonita espérait que je puisse l’aider dans son travail artistique. J’ai rapidement compris la folle ambition de cette jeune fille. Elle avait la tête pleine de rêves, mais je ne voyais aucun futur pour elle. Sans papiers, sans formation, elle n’avait aucune perspective. Au final, l’histoire est devenue plus joyeuse que ce que j’avais imaginé…

> Grâce à votre aide, Sonita a pu réaliser un clip vidéo diffusé sur YouTube et décrocher une bourse pour étudier la musique aux États-Unis. Quel élément vous a poussée à intervenir dans la réalité et donner 2000 dollars à sa mère pour que Sonita puisse échapper au mariage forcé ? 

< Quand sa mère est venue la chercher à Téhéran, c’était un moment très difficile. Je devais décider de laisser ou non Sonita être «vendue». Si je payais pour elle, j’interférais dans la réalité, au lieu de seulement la documenter. Le destin de Sonita ne serait pas brisé et mon film prendrait une tournure plus joyeuse. J’ai pensé qu’il fallait que j’entre moi-même dans le film pour expliquer ma démarche. Si je ne le faisais pas, les choses seraient bizarres, la jeune fille serait sauvée comme par miracle et tout s’arrêterait. Je suis donc entrée physiquement dans le film en me montrant face à la caméra.

Le thème principal de mon travail, ces dix dernières années, est le pouvoir libérateur de l’art.

> Votre film précédent, Going up the Stairs, parle aussi d’une femme artiste. Êtes-vous une féministe ?

< Je crois que toute femme est une féministe. Je suis une femme, comment pourrais-je ne pas défendre les droits des femmes ? Ce n’est pas seulement les femmes qui m’intéressent, mais aussi le pouvoir de l’art. J’ai fait un autre film sur un homme schizophrène qui peint dans la rue. Le thème principal de mon travail, ces dix dernières années, est le pouvoir libérateur de l’art. Je veux montrer de quoi les femmes sont capables malgré les nombreux obstacles qu’elles rencontrent, en particulier dans les sociétés où elles sont opprimées.

> Que souhaitez-vous que le public retienne de votre film ?

< Je veux que les gens comprennent qu’ils peuvent, eux aussi, changer les choses, et qu’avec 2000 dollars, on peut changer une vie. J’aimerais qu’ils réfléchissent à ce qu’ils peuvent faire pour les autres. Surtout pour les migrants, les femmes en particulier.

Je crois que si rien ne nous arrive, c’est parce que nous manquons d’imagination !

> Ce film vous a-t-il transformée ?

< Oui, la rencontre avec Sonita a changé ma vie. En fait, quand je l’ai rencontrée et qu’elle me parlait de ses rêves, je trouvais la situation un peu ridicule. J’étais triste, je me disais que jamais ils ne se réaliseraient… Et aujourd’hui, presque toutes les choses dont elle rêvait font partie de sa réalité. Je crois davantage au pouvoir des rêves. J’ai toujours été une rêveuse, mais aujourd’hui j’ose rêver plus grand. Je crois que si rien ne nous arrive, c’est parce que nous manquons d’imagination !

Sonita, Rokhsareh Ghaem Maghami, 2015, 1h30.