Des femmes yézidies posent dans l’obscurité de leur tente, vêtues d’une robe de mariée traditionnelle yézidie. © Seivan Salim
Des femmes yézidies posent dans l’obscurité de leur tente, vêtues d’une robe de mariée traditionnelle yézidie. © Seivan Salim

Irak Esclaves du califat

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 85, Juin 2016
Lors de la prise de Sinjar par l’État islamique en août 2014, des milliers de femmes yézidies ont été kidnappées, torturées et vendues comme esclaves sexuelles. Depuis, un millier d’entre elles ont réussi à fuir. La photojournaliste kurde Seivan Salim est allée à leur rencontre. Par le biais d’une série de quinze portraits et de témoignages, elle documente la vie en tant qu’esclaves du califat.

Le 3 août 2014, au petit matin, des combattants de l’État islamique attaquent la ville de Sinjar, au nord de l’Irak, afin d’étendre leur prétendu califat. Après quelques heures de combats, les Peshmergas kurdes prennent la fuite et les drapeaux noirs de Daech sont hissés sur les bâtiments gouvernementaux. Les familles sont rassemblées, les hommes sommairement exécutés et jetés dans des fosses. Des milliers de femmes et d’enfants sont capturés, considérés comme «trophées de guerre» et réduits en esclavage. La majorité d’entre eux appartiennent à la minorité religieuse yézidie, l’une des plus anciennes religions monothéistes dont Sinjar est le berceau.

«Le monde doit savoir ce qui est arrivé à ces femmes, ce sont les rares témoins de la vie sous l’emprise de l’État islamique !»- Seivan Salim

Derrière son sourire poli et son anglais hésitant, Seivan Salim n’a pas froid aux yeux. Cinq jours après la prise de Sinjar, la photojournaliste kurde est allée mesurer l’ampleur des dégâts perpétrés par les jihadistes à Fishkabur, à la frontière entre l’Irak et la Syrie. «C’était comme un film d’horreur, les cadavres jonchaient le sol. De nombreuses personnes avaient fui dans les montagnes et étaient mortes de soif», raconte-t-elle la voix tremblante. Depuis cet épisode sanglant de l’été 2014, Sinjar a été repris par les forces kurdes, et plus de mille femmes ont réussi à s’extraire des griffes de Daech. Mais Seivan Salim n’oublie pas. Personne n’oublie.  «Les combattants ont traité les femmes yézidies comme des animaux, ils les ont vendues, achetées, torturées et violées à répétition. Nous pensions ne plus jamais voir ce genre de choses», explique-t-elle. La photographe décide de recueillir leurs témoignages, afin de documenter cette sombre page de l’histoire. «Le monde doit savoir ce qui est arrivé à ces femmes, ce sont les rares témoins de la vie sous l’emprise de l’État islamique !» Au fil du temps, elle tisse une amitié avec les rescapées, réfugiées dans des camps de Dohuk, les photographie et enregistre leurs témoignages. Une série de portraits intitulée Escaped a été publiée dans le cadre du projet Map of Displacement*.

«Les histoires que j’ai entendues sont plus tristes les unes que les autres», explique-t-elle, en cherchant soigneusement ses mots. «Syhan a été capturée le 15 août 2014 dans le village de Kocho et elle est tombée enceinte durant sa captivité. Elle a finalement pu s’enfuir, alors qu’elle entamait son huitième mois de grossesse. Après avoir accouché en Turquie, elle est revenue au nord de l’Irak. Aujourd’hui, elle ne sait pas où se trouve son enfant», dit-t-elle en chassant l’émotion dans ses yeux. Elle poursuit son récit avec pudeur, mais sans omettre de détails significatifs. «Shirin a été enlevée le 15 août 2014, ainsi que toute sa famille à l’exception de l’un de ses frères, puis conduite à Mossoul. Là-bas, la jeune femme a été vendue à un homme d’origine albanaise qui vivait avec cinq autres familles. Ils l’ont forcée à faire le ménage, à prier comme une musulmane et à avoir des relations sexuelles avec tous les hommes de la maison. Après sept mois de captivité, elle est parvenue à s’enfuir et à traverser la frontière turque avec l’aide de son frère. Sa famille est toujours séquestrée par Daech.»

Les femmes que Seivan a rencontrées ont posé une à une, dans l’obscurité de leur tente, vêtues d’une robe de mariée traditionnelle yézidie. «Le blanc représente la pureté et la chasteté. C’était ma manière à moi de montrer qu’elles étaient innocentes, que malgré la cruauté dont elles avaient été l’objet, elles n’en étaient pas salies pour autant.» Si cette série de portraits sert avant tout de documentation historique, la journaliste kurde y voit aussi un symbole d’espoir. La robe blanche du mariage contraste avec un fond noir qui représente leur sombre passé et la noirceur de Daech. «Je voulais leur dire qu’elles étaient comme des oiseaux blessés, qu’un instant de leur vie leur avait été volé, mais qu’aujourd’hui, elle ont droit à un mariage et à un avenir !»

«La communauté yézidie a besoin d’une aide internationale immédiate. Le monde doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour arrêter ce massacre !» - Seivan salim

Si un millier de femmes ont réussi à fuir le sanglant califat, quatre mille femmes seraient encore prisonnières de Daech. Les photos de Seivan Salim sont aussi un appel au secours. «Comment ces femmes peuvent-elles continuer à vivre après avoir été vendues, achetées, et violées à répétition ?», s’interroge-t-elle. «La communauté yézidie a besoin d’une aide internationale immédiate. Le monde doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour arrêter ce massacre !»

 

* Le projet Map of Displacement (carte des déplacements),  lancé par l’agence de photographie irakienne Metrography, raconte en images le lourd tribut payé par les civils déplacés dans la région du Kurdistan irakien. www.mapofdisplacement.com/escaped