@ Ambroise Héritier
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Espace fiction «Inscris-toi au gymnase»

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 86, Août 2016
Je me souviens encore du jour où nous avons quitté Salvador de Bahia. Le matin de notre départ, j’avais retrouvé mon petit frère Marcio dans mon lit. Il avait fait des cauchemars la nuit, comme souvent lorsque quelque chose l’angoissait, et il s’était glissé à côté de moi pour se rassurer. Nos grands-parents nous avaient amenés en voiture à l’aéroport. J’avais une boule qui me serrait fort la gorge.

J’ai retenu mes larmes durant une longue partie du trajet : elles ont fini par sortir. Je m’efforçais de les arrêter, mais il n’y avait rien à faire. La boule serrée est restée dans ma gorge malgré les larmes. Mon frère Marcio m’a regardée de son air doux et désolé, comme il l’a toujours fait lorsqu’il avait mal pour moi. Il m’a pris la main doucement en disant não chore Beatriz, ne pleure pas. Mon grand-père conduisait et ma grand-mère me caressait les cheveux en murmurant, vai dar tudo certo, tout va bien se passer.

On était terriblement tristes de laisser notre père qui continuait de vivre à Bahia. Mais le plus dur a été de quitter nos grands-parents. Chez Avó Ruy et Avô Marisa, ça sentait bon le café filtre. Au goûter, on mangeait des pains de fromage chauds et de la goyave en friandise. Après le souper, on s’installait tout contre eux sur le canapé du salon pour qu’ils nous lisent un livre ou pour regarder une telenovela. Grand-père s’adressait toujours avec respect à grand-mère pour lui demander un service. Grand-mère avait de l’admiration dans la voix quand elle racontait des anecdotes sur grand-père. Il y avait entre eux une harmonie que nos parents n’ont jamais su créer.

Notre mère, qui étudiait les maths à l’Université catholique de Bahia, avait compté parmi les rarissimes femmes blanches qui s’étaient mariées à un homme de couleur. D’ailleurs, Dieu sait si ça demeure rare à Bahia. Notre père Edivaldo était un musicien d’un faubourg noir de Salvador : il chantait, maniait le tambour et le cavaquinho, une guitare miniature au son merveilleusement mélancolique. C’est resté son travail jusqu’à nos jours. Avec le temps, il s’est mis à enseigner la musique à l’Université fédérale de Bahia, qui a commencé à valoriser les musiques des Noirs, et dans les quartiers pauvres de notre ville.

Mon père et ma mère venaient de deux mondes complètement différents. Ils n’ont pas su les faire cohabiter. De mes parents ensemble, je n’ai que quelques vagues souvenirs, des cris et des disputes incessantes, mais aussi mon père qui chantait pour ma mère, qui lui préparait à manger ou l’amenait au phare de la Barra, la nuit tombée. Ma mère qui se lissait les cheveux pour plaire à mon père, qui commentait les musiques qu’il créait, et tolérait l’alcool et la fumée à la maison lors d’interminables soirées entre musiciens.

Je crois que si ma mère a voulu partir, c’est aussi pour fuir ce Brésil qui ne donnait aucune chance à un couple comme le leur, pour ne pas subir le murmure narquois d’une société qui lui disait « tu vois, on te l’avait dit ». Sans compter qu’il lui était difficile de nous assurer un avenir dans notre pays où tout se paie, surtout une bonne école. À moins de se remarier avec un Blanc.

Ça a été dur de ne plus sentir la chaleur et l’air de la mer envelopper nos peaux, de ne plus pouvoir jouer sur les plages : celles de Salvador, où nous attendions avec impatience les vendeurs de brochettes de fromage, avec leurs mini-grils en forme de grande boîte de conserve. Et celles du littoral nord, immenses, sauvages et bordées de cocotiers.

Nous avons atterri à Genève au mois de janvier. Le ciel était étincelant, le froid glacial. J’ai mis quelques minutes à réaliser qu’il pouvait faire aussi froid sous un ciel aussi bleu. Ma mère nous attendait dans la zone d’accueil de l’aéroport. Nous lui avons sauté dessus en courant, comme nous le faisions toujours à la sortie de l’école à Bahia, lorsqu’elle venait nous chercher. Nous sommes restés plusieurs minutes à la serrer dans nos bras à tour de rôle.

Quand nous sommes arrivés à Lausanne, mãe travaillait au noir. J’avais 11 ans, Marcio en avait 9. Nous avons tout de suite été à l’école. Dans le canton de Vaud, les autorités reconnaissent sans discuter ce droit à tous les enfants étrangers, quel que soit leur statut. Des cours intensifs de français nous ont aidés à intégrer les classes de primaire. Je me rappelle encore quand les autres enfants ne comprenaient pas ce que j’essayais de dire : ça ne m’a pas empêché de parler. Par contre ça a été plus dur pour Marcio, qui est de nature timide. Il a écouté et observé bien plus que moi avant d’oser ouvrir la bouche. On a traîné notre accent deux ou trois ans. Et bientôt ne nous est restée que cette manière de chanter, propre à notre portugais du Brésil.

Le quartier autour de l’avenue du France, où nous habitions, comptaient beaucoup d’étrangers. Du coup, pour les maîtresses d’école, ça ne faisait pas beaucoup de différence qu’on ait des papiers ou non, pour autant qu’on s’adapte sans trop de difficultés. Pour les autres élèves non plus, on n’était pas des extraterrestres. Dans la cour d’école il y avait des Portugais, des Bosniaques au statut presque aussi incertain que le nôtre, et même des Noirs plus noirs que nous. Alors des cafés au lait comme mon frère et moi, qui apprennent vite le français, ça n’avait dérangé personne. Du moins tant que l’on affichait aucune ambition.

Ce qui a été dur quand on est arrivé, c’est que mãe n’était pratiquement jamais là le soir quand on rentrait de l’école. Elle nettoyait les locaux d’une entreprise de tabac après la fermeture des bureaux.

- Terminez vos devoirs, c’est très important, je contrôlerai toujours, nous avait-elle expliqué très fermement. Entendeu ! Toujours ! Demandez à la maîtresse ou à la dame des devoirs surveillés si vous ne comprenez pas quelque chose, mais faites toujours vos devoirs. L’école, c’est très important ! Et vous devez dormir quand j’arrive, sinon vous serez trop fatigués.

Ça ne me faisait rien qu’on rentre seuls à la maison Marcio et moi. Au contraire, j’étais fière, ça me donnait une responsabilité. Mais après, c’était triste de manger sans mãe, même si elle avait toujours préparé un repas. Et je n’aimais pas faire la maman pour mon frère : lui dire de se brosser les dents, de se baigner, de se mettre en pyjama. Parfois, il n’en faisait qu’à sa tête. Quand il était trop triste parce que mãe n’était pas là, il refusait carrément de manger avec moi !

C’était dur de se mettre au lit, et surtout de s’endormir en l’absence de maman. Marcio me disait qu’il avait peur sans elle. Je lui disais « elle va arriver, dors », mais moi aussi j’avais peur. Je restais souvent éveillée jusqu’à son retour. J’avais tellement envie de sentir sa main sur mon visage et mes cheveux avant de m’enfoncer dans le sommeil. Marcio, lui, s’endormait, mais se réveillait presque toujours la nuit pour aller vérifier si mãe était bien dans son lit.

On lui avait demandé plusieurs fois pourquoi elle n’était pas avec nous le soir et pourquoi elle ne changeait pas de travail.

- Je ne peux pas pour l’instant, disait-elle, fatiguée.

Alors une ou deux fois on lui a dit :

- On veut retourner chez Avó Ruy et Avô Marisa. On veut retourner chez notre père.

Ça la décontenançait. Ça lui faisait mal qu’on lui dise ça. Mais elle se ressaisissait vite.

- Dans quelques années vous serez contents d’être venus ici, répondait-elle.

Heureusement, deux ou trois fois par semaine on mangeait ensemble à midi. Mãe a toujours gardé son accent brésilien et on a vite parlé français mieux qu’elle. Ça ne l’a pas empêchée de suivre notre scolarité de près. Après les repas, elle supervisait nos devoirs, et si quelque chose lui échappait, elle nous disait de nous adresser à nos maîtresses. Avant qu’on reparte à l’école, elle nous prenait dans les bras un long moment et murmurait : é o abraço da noite, c’est le câlin pour la nuit.

Pour ma mère, c’était une humiliation de faire des nettoyages. Elle veillait toujours à ce que son aspect ne trahisse pas son statut de femme de ménage sans papiers. Elle lissait impeccablement sa longue chevelure noire, soignait ses ongles et portait des jeans de marque. Elle les assortissait à des t-shirts ou des pulls moulants sobres et à de belles chaussures en cuir, qu’elle faisait refaire d’une saison à l’autre. Tant qu’elle n’a pu se permettre de porter une vraie veste en cuir, elle enfilait un imperméable blanc ou un manteau noir cintré qui lui donnait belle allure.

Elle nous disait :

-  Vous n’avez pas besoin de dire que je suis femme de ménage. Dites que dans mon pays j’enseignais les maths dans un lycée, et qu’ici je travaille chez Philip Morris.

Marcio et moi on est restés Brésiliens, mais en même temps à travers l’école, on a eu le temps de devenir des Suisses.  Ma mère, elle, s’est arrachée de son pays et de ce qu’elle était alors qu’elle était adulte. Parfois lorsque je lui parlais, elle n’écoutait pas, son regard était lointain et triste. Je lui demandais mãe onde você está, où es-tu ? Elle me répondait avec douceur et lassitude :

- Excuse-moi Beatriz, estou com saudade. Une des plus belles expressions de notre langue, impossible à traduire, mais qui disait sa nostalgie du pays, de situations vécues et d’êtres chers.

Quand je la sentais très triste, j’allais chercher les albums de photos qu’elle avait emportés en Suisse. Il y en avait deux, un qui était centré sur Marcio, et l’autre qui tournait plutôt autour de moi. On se mettait à plat ventre sur son lit autour d’elle, et à travers ces quelques photos, on se rappelait notre pays et ce qu’avait été notre famille. Ma photo préférée, c’est celle où je suis appuyée sur une percussion entre les genoux de mon père, qui passe le bras autour de l’épaule de ma mère en l’embrassant sur la joue.

À la fin de l’école primaire, Marcio et moi avons tous deux obtenu les notes pour accéder à la voie secondaire qui prépare au gymnase. Heureusement, car comme c’est encore le cas aujourd’hui, les jeunes sans papiers qui désiraient faire un apprentissage devaient demander une autorisation. Peu le faisaient par crainte d’exposer leur famille entière à l’expulsion. Par contre, on pouvait étudier dans un gymnase sans titre de séjour à condition que nos notes nous le permettent.

Je savais que formellement j’avais les résultats requis pour accéder aux études de maturité, même si j’étais un peu faible à l’écrit en français. Mais le jour venu, j’ai quand même attendu avec crainte le commentaire de mon prof principal à ce sujet. Je n’étais pas vraiment sûre d’être à la hauteur. Et j’avais peur qu’il n’avance mon statut de sans-papiers pour m’entraver cette voie. Il a regardé mes notes et a dit devant toute la classe de manière claire et appuyée :

- Beatriz, c’est tout en ordre. Tu peux t’inscrire au gymnase.

J’étais contente. Et dans le fond, par la suite, j’ai toujours franchi ainsi les étapes importantes de ma vie.

Quelques jours plus tard, je me rendais à Berne en sortie de classe. Dans le train, je me suis retrouvée assise à côté des deux garçons les plus en vue de la classe, l’un parce qu’il avait les meilleures notes, et l’autre parce qu’il avait un incroyable sens de la repartie.

Je ne sais plus comment on en est arrivé là, mais à un moment, le plus impertinent des deux a dit : « Elle fait quoi chez Philip Morris, ta mère ? Normalement, une Brésilienne, ça fait des ménages ou c’est une pute. » Tandis que l’autre élève gloussait bêtement. J’ai senti une boule me serrer la gorge. J’ai vu en images ma mère en train de récurer le sol d’une entreprise avec un tablier gris, des savates en plastique et les cheveux remontés. La boule me serrait de plus en plus fort la gorge. Je me suis revue lorsque j’ai quitté le Brésil, avec mon frère qui me disait : ne pleure pas Beatriz. Mais ce jour-là, j’ai retenu mes larmes.