Olivia Gerig s’est inspirée de ses missions avec Handicap International, au Cambodge et au Laos, pour écrire son dernier roman.  © Nicolas Axelrod
Olivia Gerig s’est inspirée de ses missions avec Handicap International, au Cambodge et au Laos, pour écrire son dernier roman. © Nicolas Axelrod

Interview Fantômes cambodgiens

Propos recueillis par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 86, Août 2016
Après L’ogre du Salève, l’écrivaine genevoise Olivia Gerig nous emmène sur les pas d’une jeune femme en mission humanitaire au Cambodge. Avec son dernier roman, elle nous plonge dans une famille hantée par les fantômes Khmers rouges et décrit avec sensibilité les sourires et silences de la société cambodgienne.
> Amnesty  : Racontez-nous la naissance de votre dernier roman, Impasse khmère.

< Olivia Gerig  : J’ai décidé d’écrire ce roman lors de mon retour d’une mission au Cambodge. J’y suis allée avec Handicap International pour recueillir les témoignages de victimes de mines antipersonnel et de bombes à sous-munitions.

> Ce voyage semble vous avoir profondément marquée…

< Oui, il m’a bouleversée. J’ai réalisé combien ces armes impactent encore la vie des gens. On croit que c’est une menace éliminée, car ces armes datent d’une trentaine d’années, mais elle est toujours là. Les gens ont peur lorsqu’ils vont travailler dans les champs. Lorsque je suis rentrée, ça a été une évidence, il fallait que je partage mon expérience. Ce roman a été thérapeutique car j’avais certaines choses à régler avec moi-même.

> Vous racontez justement l’histoire d’une Genevoise qui part au Cambodge. Votre roman est-il autobiographique ?

< J’y ai mis beaucoup d’éléments personnels, le personnage principal me ressemble un peu, mais je ne pouvais pas complètement me dévoiler. J’ai inventé l’histoire de la famille Sok. En revanche, j’avais rencontré un monsieur dont la femme avait également été victime d’une mine antipersonnel. Leur histoire d’amour m’a tellement touchée que j’ai décidé de l’intégrer à mon livre. Il y a aussi ce bébé né avec d’étranges cicatrices sur tout le corps. Les gens disaient que c’était parce qu’il avait hérité du karma d’une personne torturée par les Khmers rouges. Il était important pour moi de parler de la notion de karma, et de montrer qu’on a toujours le pouvoir de changer les choses. Tout n’est pas inventé, car j’avais envie de parler de la société cambodgienne comme je l’ai vue en 2013.

> Faut-il nécessairement évoquer la guerre pour décrire le Cambodge d’aujourd’hui ?

< Il m’a paru indispensable de parler du silence des Cambodgiens. Les gens semblent heureux parce qu’ils sourient tout le temps. Ils parlent de beaucoup de choses, de l’évolution du pays, mais taisent toute une époque. Ils préfèrent tourner la page, car dans une maison il peut y avoir un ancien Khmer rouge, et dans la maison voisine quelqu’un dont la famille a été décimée par le régime. J’ai voulu décrire ce paradoxe entre le traumatisme vécu et la gentillesse dans l’accueil. Ils préfèrent ne pas parler du passé pour ne pas souffrir, mais cette blessure, même ancienne, est encore vive.

> Vous racontez l’histoire d’une famille dont l’un des fils rejoint les Khmers rouges, alors que le reste de la famille est assassinée par ceux-ci. Votre roman constitue une sorte de processus de réconciliation.

< Oui, c’est ça. En fait Julia va, sans le vouloir, réconcilier une famille. Il y a des fantômes qui reviennent et qui ont des choses à se faire pardonner. Il y a cette notion de karma qui n’influe pas seulement les vivants mais aussi les morts. Les esprits sont toujours très présents dans la vie des Cambodgiens.

> Le Cambodge d’aujourd’hui, est-il dans une impasse ?

< Je crois qu’il y a un blocage dans la société actuelle liée au gouvernement, et à certaines traditions ancrées. Les femmes n’ont pas le droit de faire un grand nombre de choses, alors que d’autres aspects de la société évoluent très rapidement. Avec le gouvernement corrompu de Hun Sen qui réprime toute opposition, on a vraiment l’impression d’être dans une impasse. Je pense que celle-ci est liée à un passé non résolu. J’ai rencontré des Cambodgiens interloqués par le titre de mon livre. Un survivant des camps de travail m’a dit qu’il trouvait mon texte très juste. J’ai réalisé que mes impressions n’étaient pas si fausses. Pourtant, je n’avais et n’ai pas la prétention de connaître très bien le Cambodge, j’avais juste besoin de raconter mes impressions et mon vécu.

Impasse khmère, Olivia Gerig, Encre fraîche, Genève 2016, 213 p.