Diyarbakir, le 3 février 2016, les autorités turques ont donné une journée à la population kurde du quartier de Sur pour rassembler ses affaires et fuir. © Gael Cloarec
Diyarbakir, le 3 février 2016, les autorités turques ont donné une journée à la population kurde du quartier de Sur pour rassembler ses affaires et fuir. © Gael Cloarec

Turquie Kurdes : la punition collective

Par Guillaume Perrier - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 86, Août 2016
Villes rasées, bombardements de civils, blocus, censure : le président Erdoğan réprime sans distinction la société civile dans les régions kurdes du sud-est de la Turquie. La grande ville de Diyarbakir est dévastée.

Le Commissaire aux Droits humains du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, ne s’est pas remis de sa récente visite dans les régions kurdes du sud-est de la Turquie. Le responsable européen a été frappé par l’ampleur des dégâts causés par les bombardements à l’arme lourde dans la grande ville de Diyarbakir, dévastée après avoir subi un siège de 100 jours cet hiver.  J’ai eu un aperçu choquant de l’échelle des destructions dans certaines de ces zones», a-t-il rapporté à son retour. Des opérations militaires dont la mesure et le cadre légal doivent être questionnés, admet-il. La cité historique dévastée est un champ de ruines.

Hélicoptères, drones, tanks ainsi que des milliers de membres des forces spéciales et des commandos de gendarmerie ont été déployés ces derniers mois pour déloger quelques dizaines de combattants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) retranchés dans les ruelles, et pour faire plier toute forme de résistance. En moins d’un an, une dizaine de périodes de couvre-feux ont été imposées sur des quartiers entiers en état de siège, retranchés derrière des barricades. Le plus long a duré trois mois. Conséquence, la vieille ville, dont les remparts noirs de basalte sont classés au Patrimoine mondial de l’Unesco, s’est quasiment vidée de sa population, partie de gré, ou de force.

Le retour de «la sale guerre»

La situation rappelle de douloureux précédents. Elle ravive les souvenirs encore frais de « la sale guerre » menée par Ankara dans les années 1990, avec son lot d’exactions contre des civils. Selon le rapport publié par la Fondation turque pour les droits de l’homme (TIHV, 18 mars), 1,6 million de personnes a été affectée par les opérations des forces de sécurité dans les villes sous couvre-feu, et plus de 500 000 ont été déplacées. «Je suis chassé de chez moi pour la deuxième fois, nous confiait en mars, Haci Bekir Dalgin, un homme de 75 ans en costume traditionnel, habitant une maison historique de Sur, la cité fortifiée de Diyarbakir. En 1992, j’ai dû quitter mon village de Hazro, évacué par l’armée comme des centaines d’autres dans la région. Ma famille est venue s’installer ici. Et maintenant, je dois encore partir.» Comme beaucoup, ce vieux Kurde a été dépossédé de sa propriété. En avril, l’État a en effet procédé à la saisie d’une grande partie des maisons et bâtiments situés dans la ville historique. Une procédure dénoncée par la municipalité comme une entreprise massive de spoliation, destinée à modifier le peuplement de ces zones. Pour le député Garo Paylan (HDP), c’est une répétition à l’identique de la politique de confiscation menée contre les Arménien·e·s après le génocide de 1915.

«Les coupures d’eau et d’électricité, ainsi que les dangers encourus pour se procurer des vivres et des soins médicaux sous les tirs, ont des effets dévastateurs sur la population.» - John Dalhuisen, directeur du programme Europe et Asie d’Amnesty International

Cette stratégie contre les quartiers insurgés a été rééditée dans une vingtaine de bastions du PKK, dans sept provinces, depuis août  2015. À Sirnak, Nusaybin ou encore Cizre, où la répression a été la plus meurtrière, un blocus total a été imposé. Surtout les populations civiles ont été délibérément exposées voire prises pour cibles, dans des proportions sans précédent depuis le début de cette guerre, déclenchée en 1984. TIHV dénombre au moins 310 civils tués au cours de l’année écoulée, le plus souvent atteints par des projectiles alors qu’ils se trouvaient à leur domicile. Par ailleurs, 79 corps n’ont pas encore pu être identifiés.

Selon John Dalhuisen, directeur du programme Europe et Asie d’Amnesty International, «les coupures d’eau et d’électricité, ainsi que les dangers encourus pour se procurer des vivres et des soins médicaux sous les tirs, ont des effets dévastateurs sur la population. S’il est légitime que les autorités turques prennent des mesures en vue d’assurer la sécurité et d’arrêter les suspects, elles doivent respecter les obligations qui leur incombent en termes de droits humains. Les opérations actuellement menées dans le contexte de couvre-feux permanents mettent en danger la vie de dizaines de milliers de personnes et s’apparentent à une sanction collective.»

Blocus et black-out

Le huis clos imposé sur cette guerre fragilise un peu plus des populations prises au piège. Les journalistes, les ONG, les avocat·e·s et même les député·e·s sont interdit·e·s d’accès au théâtre des opérations. L’information est étouffée. Le reporter Refik Tekin, grièvement blessé par des tirs des forces turques, en plein couvre-feu à Cizre, le 20 janvier, dénonce des «crimes de guerre». Ce caméraman accompagnait une famille munie de drapeaux blancs, poussant sur une charrette à bras-le-corps de trois personnes pour les faire enterrer. «Deux blindés étaient postés en haut de l’avenue. Il n’y a pas eu de sommation, les tirs ont fusé, j’ai commencé à voir les gens tomber autour de moi», raconte Refik Tekin qui a reçu en avril le prix Metin Göktepe pour la liberté de la presse. Une jambe brisée, il continue à filmer jusqu’à ce qu'il soit arrêté. «Ils m’insultaient, m’ont obligé à ramper pour monter dans l’ambulance. Et j’ai été frappé par plusieurs policiers à la tête et sur la jambe blessée, pendant tout le trajet jusqu’à l’hôpital. Ensuite, le procureur m’a questionné pour appartenance à une organisation terroriste», poursuit-il. Des dizaines de journalistes ont subi pressions, interrogatoires, voire violences ou gardes à vue, pour s’être trouvés trop près des zones sous blocus.

«Deux blindés étaient postés en haut de l’avenue. Il n’y a pas eu de sommation, les tirs ont fusé, j’ai commencé à voir les gens tomber autour de moi» - Refik Tekin

Contre la société civile

Cette punition collective s’abat sur les régions kurdes depuis que le cessez-le-feu a volé en éclats, en juillet 2015. Pour le gouvernement turc, c’est le PKK qui a mis fin à la trêve en assassinant deux policiers à Ceylanpinar le 21 juillet 2015. Les barricades tenues par des insurgé·e·s armé·e·s ont été perçues comme une provocation supplémentaire. Mais pour les Kurdes, c’est l’attentat suicide de Suruç, où 33 militant·e·s pacifistes ont été tué·e·s, le 20 juillet 2015, par un djihadiste turc, qui a rouvert les hostilités. Le mouvement kurde considère aussi que c’est Recep Tayyip Erdoğan qui a mis un terme aux espoirs de paix en instaurant un climat de terreur et en reconduisant les élections du 7 juin 2015, pour contenir la poussée dans les urnes du HDP (parti du peuple et de la démocratie), le parti pro-kurde légal de Selahattin Demirtas. Six millions d’électeurs et d’électrices lui avaient apporté leur soutien.

Or, en quelques mois, cette nouvelle force d’opposition politique a été particulièrement visée. Des dizaines de cadres du HDP ont été arrêtés à travers le pays, des maires ont été démis de leurs mandats par décret au motif qu’ils soutenaient l’insurrection armée dans les villes. Et ce sont désormais les député·e·s qui sont sous la menace. Le président Erdoğan les a accusé·e·s d’être «les complices des terroristes» et a ordonné en mai 2016, la levée de l’immunité parlementaire de plus d’un quart d’entre eux. Une majorité de membres du HDP a été touchée  dont Selahattin Demirtas.

Le pouvoir s’acharne particulièrement sur la société civile qui forme, selon Recep Tayyip Erdoğan, «l’arrière-cour du terrorisme». Le président turc a réclamé en mars une extension de la définition juridique du «terrorisme». «Il n’y a pas de différence entre un terroriste qui tient une arme dans la main et ceux qui exploitent leurs titres et positions et mettent à disposition des terroristes tout ce dont ils ont besoin pour atteindre leurs objectifs. Qu’ils soient universitaires, avocats, écrivains, journalistes ou humanitaires, cela ne change rien au fait qu’ils sont des terroristes», a-t-il affirmé, ouvrant la voie à des poursuites.

Erdoğan s’en est pris aux 1128 universitaires signataires d’une pétition appelant à la reprise des pourparlers de paix et à l’arrêt des «massacres». Qualifiés d’«ignorants», accusé·e·s de «trahison», ils ont été désigné·e·s à la vindicte dans les médias pro-gouvernementaux. Plusieurs dizaines d’entre eux font l'objet d’enquêtes administratives, certains ont été limogés. «J’ai été convoqué et interrogé par la police. Ils m’ont dit : ‘Tu te rends compte qu’en signant ça, tu incites les jeunes à commettre des attentats ?’», raconte l’un des pétitionnaires, sous couvert d’anonymat. Quatre de ces universitaires turcs ont même été traduits devant un tribunal d’Istanbul, le 22 avril, après un mois et demi de détention préventive, pour «propagande terroriste». Finalement relâchés, ils demeurent sous le coup d’une inculpation.

Complément d'information

1978 Abdullah Öcalan fonde le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), union du nationalisme séparatiste kurde et du marxisme-léninisme.

1984 Violents combats entre l’armée turque et le PKK dans l’Anatolie du sud-est. Début de la sale guerre qui fera plus de 40 000 morts en 28 ans.

1999 Abdullah Öcalan, leader du PKK, est capturé au Kenya.
2002 Pour se rapprocher des normes de l’Union européenne, la Turquie vote en faveur de droits culturels pour le peuple kurde.

2009 Vague d’arrestations contre des élus kurdes.  

2012 À l’initiative du gouvernement Erdoğan, des pourparlers de paix démarrent avec le PKK.

2013 Conclusion d’une trêve.

2015 Après une accalmie de deux ans, le conflit kurde reprend en juillet 2015 et des affrontements sanglants opposent les forces de sécurité aux rebelles du PKK dans de nombreuses villes du sud-est anatolien placées sous couvre-feu.