Les massacres contre les peuples indigènes du Biafra commis entre 1966 et 1970 ont fait entre deux et trois millions de victimes mortes de faim, torturées ou brûlées vives. © Tharcisse Semana
Les massacres contre les peuples indigènes du Biafra commis entre 1966 et 1970 ont fait entre deux et trois millions de victimes mortes de faim, torturées ou brûlées vives. © Tharcisse Semana

Nigeria Les massacres oubliés du Biafra

Par Tharcisse Semana - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 86, Août 2016
Une centaine de membres de la diaspora du Biafra, région orientale du Nigeria, se sont rassemblés le 30 mai à Zurich, pour célébrer le 50e anniversaire des massacres contre les peuples indigènes du Biafra, commis entre 1966 et 1970.

Escorté·e·s par la police zurichoise, les manifestant·e·s, majoritairement très jeunes, ont défilé dans le centre-ville de Zurich jusqu’à la place Helvetia pour dénoncer l’impunité des crimes commis au Biafra et l’indifférence de la communauté internationale. Marchant au rythme des tam-tams, les jeunes brandissaient des pancartes réclamant la poursuite des auteurs de crimes, l’indépendance des peuples indigènes du Biafra et la libération des défenseurs des droits humains actuellement en prison au Nigeria, dont le célèbre activiste, Nnamdi Kanu. Les manifestant·e·s demandaient aussi que les massacres commis il y a déjà un demi-siècle contre le peuple igbo soient qualifiés de «génocide». Malgré la gravité du sujet, l’ambiance était festive.

Des victimes par millions

La guerre du Biafra, parfois qualifiée de guerre civile du Nigeria, a commencé le 26 mai 1967 avec la sécession de la région orientale du Nigeria. Majoritairement chrétienne, elle s’autoproclame République du Biafra, sous la direction du colonel Ojukwu. À la suite du blocus terrestre et maritime du Biafra par l’armée nigériane, la région est plongée dans la famine, ce qui entraîne la mort de milliers de personnes. D’autres ont été excessivement torturées ou brûlées vives. Les victimes de ces massacres s’estiment aujourd’hui entre deux et trois millions de personnes.  

Akubue-Williams Solomon était âgé de 12 ans à l’époque des massacres. Enrôlé dans l’armée de résistance du Biafra, connu sous le nom «Biafra Boys Company», il se souvient de tout. «Ce que les gens ont vécu est horrible. Les militaires venaient prendre les gens dans les familles. Ils les fusillaient publiquement et systématiquement», témoigne-t-il, révolté. «Ils n’avaient même pas de pitié pour les femmes enceintes ou les enfants. C’est par chance que j’ai survécu. Enfants, tous les jours, nous entendions les bombardements, et nous nous précipitions sous les lits pour nous cacher... Quand j’y repense aujourd’hui, je fais des cauchemars», confie-il, ému.

«Les militaires venaient prendre les gens dans les familles. Ils les fusillaient publiquement et systématiquement» - Akubue-Williams Solomon

Impunité

Austin Agbanyim, coordinateur national pour les populations autochtones du Biafra en Suisse, précise : «Ces terribles massacres contre le peuple igbo ont été perpétrés par les soldats du nord du Nigeria, dont l’actuel président Muhammadu Buhari et ses compagnons militaires hauts gradés. Tous les responsables de ces atrocités continuent à se balader librement», s’indigne-t-il.  

Particulièrement visée en raison de sa communauté majoritairement chrétienne, la région du Biafra est devenue aujourd’hui la cible du groupe terroriste Boko Haram, qui entend imposer la charia dans tout le pays et y établir un califat de l’islam.

Dans le souci de faire mémoire et transmettre le flambeau à la nouvelle génération, Akubue-Wiliams Solomon entend honorer les victimes et briser le silence sur ce qui s’est passé au Biafra. «Nous réclamons justice et dénonçons le silence de la communauté internationale qui cultive l’impunité et prive les victimes de leur dignité», dit-il.

Ces mêmes revendications qui, depuis déjà 1970, n’ont cessé d'être adressées aux Nations unies et au gouvernement nigérian seront-elles un jour entendues ? L’histoire nous le dira. Dans l’attente, gardons toujours espoir pour le Biafra.