Rassemblement sur la place Taksim, juin 2013. © Eren Aytug/Nar Photos
Rassemblement sur la place Taksim, juin 2013. © Eren Aytug/Nar Photos

Turquie L’Europe ferme les yeux

Propos recueillis par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 86, Août 2016
Historien et spécialiste de la Turquie contemporaine, Etienne Copeaux revient sur les relations ambivalentes entre ce pays et l’Union européenne. Il s’indigne de la complaisance européenne face aux exactions que commet la Turquie et craint que le rapprochement entre Ankara et Bruxelles n’entrave la liberté d’expression en Europe.
> Amnesty : Ankara est-elle en position de force pour imposer ses exigences à l’Europe depuis la signature de l’accord migratoire du 18 mars ?

 

< Etienne Copeaux : Oui, en apparence. Le levier des migrants est très efficace. Le gouvernement turc a été très habile. Mais c’était facile car l’Europe est faible et ne parle pas d’une seule voix. Pourtant, elle aurait aussi les moyens de faire pression sur la Turquie. Le premier levier, c’est l’occupation militaire turque scandaleuse, avec trente mille militaires, de la moitié nord de Chypre, un territoire de l’Union européenne (UE). Or, l’UE ne demande pas assez fermement au régime d’Erdoğan de mettre un terme à cette occupation. Le deuxième levier est évidemment la situation des droits humains, qui ne fait qu’empirer. Le rapport de la République de Turquie à la minorité kurde est catastrophique : elle est en guerre contre les Kurdes depuis 1925. Les massacres et les violations des droits humains perpétrés notamment en 1925, 1938, dans les années 1970 et 1990 se poursuivent et se multiplient, mais l’Europe ferme les yeux, comme elle le faisait déjà à l’époque de Mustafa Kemal Atatürk.

> La complaisance de l’Europe n’est donc pas nouvelle ?

< Non. La Turquie est la plus grande puissance de l’OTAN après les États-Unis ; elle a toujours été un allié militaire très important. Durant la guerre froide, c’était un rempart contre le communisme et l’URSS. Il fallait donc garder cette attitude bienveillante en fermant les yeux sur les violences et les manquements aux droits humains. Un marchandage stratégique des puissances occidentales avec la Turquie prévalait alors. Aujourd’hui, la perspective a changé : le front est au sud, en Syrie, avec l’État islamique (EI). Avec l’islam modéré apparemment prôné par l’AKP, on pensait qu’allait s’instaurer dans le pays une démocratie avec une petite coloration religieuse, un équivalent de la démocratie chrétienne allemande. Lors des « printemps arabes » de 2011, beaucoup d’analystes ont pensé que les pays arabes allaient s’inspirer du « modèle turc ». Évidemment, cette vision s’est écroulée avec l’apparition de l’EI en 2014. La Turquie a alors été perçue comme un rempart contre ce groupe armé. Mais il est de plus en plus clair que le régime d’Erdoğan est, au minimum, complaisant avec l’EI. 

> Bruxelles a décidé de relancer les négociations d’adhésion à l’UE. La Turquie remplit-elle les conditions d’adhésion ?

< Les négociations ont été entamées en 1964. Il s’agit du plus long et du plus infructueux processus d’adhésion à l’UE depuis sa création. On assiste à un jeu très hypocrite. Bruxelles a décidé de rouvrir les négociations, mais la plupart des dirigeants européens n’y croient pas. De plus, le président Erdoğan irrite de plus en plus. Je crois qu’il y a des problèmes réels qui parlent contre l’adhésion, comme les violations des droits humains que, grâce aux réseaux sociaux, on ne peut plus faire semblant d’ignorer. Le problème chypriote et l’occupation militaire du nord de l’île vaudront toujours à la Turquie un veto de la part de la République de Chypre, et de la Grèce. Enfin, au sein de l’UE, les courants de droite considèrent souvent l’islam comme un élément incompatible avec « les valeurs européennes ».

> Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 et le développement d’un conservatisme religieux, le pays s’est éloigné de l’Europe.

< Oui. Et même, depuis l’écroulement de l’URSS, la zone d’influence caucasienne et centre-asiatique a été proposée comme une alternative à l’Europe, ainsi que le  Machrek. (Ndlr: désigne les pays arabes du Proche-Orient, par opposition au Maghreb). Par ailleurs, la laïcité n’a en réalité jamais existé en Turquie car la confusion est totale entre l’idée de nation et celle de communauté religieuse. La nation turque, depuis le début du XXe siècle, s’est bâtie en éliminant totalement les non-musulmans. Le processus comprend l’expulsion de Grecs orthodoxes en 1914, le génocide arménien, les pogroms anti-Juifs dans les années 1930 et l’expulsion générale des citoyens turcs de confession orthodoxe d’Istanbul. On ne peut pas proclamer la laïcité alors qu’on a éliminé ou expulsé tous les non-musulmans du pays !

> La population turque souhaite-elle vraiment rejoindre l’Union européenne ?

< C’est très discutable. Le désir d’entrer dans l’Europe était fort jusque dans les années 1990. Aujourd’hui la Turquie s’est enrichie, elle va peut-être mieux que de nombreux pays européens d’un point de vue économique. Il existe d’autres sentiments d’appartenance, notamment à la zone turcophone du Caucase, à l’Asie centrale et à l’Irak. Et la composante kurde de la population partage ses racines avec la Syrie, l’Irak et l’Iran. La Turquie a beaucoup de liens économiques avec ces régions-là. Elle peut très bien se passer de l’UE.

> D’un point de vue identitaire, la population turque ne sera-t-elle jamais européenne ?

< C’est complexe. On présente souvent la Turquie comme un pays musulman qui se serait occidentalisé. On ne le sait pas assez, le désir d'Europe a été contrarié par Mustafa Kemal Atatürk dans les années 1930, qui a créé un récit national tourné vers l’Asie. Ce récit prétendait que les Turcs avaient migré depuis l’Asie centrale dans toute l'Eurasie, au VIIe millénaire avant J.-C. L’Asie et ses représentations sont à la base du nationalisme turc, ce qui le met en porte-à-faux avec le désir d’Europe. Toutefois, la réalité historique est autre avec l’empire ottoman dont les Balkans et l’Anatolie ont longtemps constitué le centre. Tous les États du sud-est de l’Europe, certains actuellement membres de l’UE (la Grèce, la Bulgarie et la Roumanie), ont été ottomans durant plusieurs siècles. La Turquie a bien été européenne, et une partie de l’Europe a bien été turque.

> Il est donc envisageable que la Turquie rejoigne prochainement l’Union européenne ?

< Si la Turquie entrait telle qu’elle est aujourd’hui dans l’UE, cela pourrait être une catastrophe, notamment en matière de liberté d’expression ! Il ne faut pas considérer la Turquie avec condescendance, comme un « despotisme asiatique ». L’autoritarisme et le nationalisme turcs pourraient contaminer l’Europe, favorisant des luttes ethniques, et des nationalismes fondés sur la religion... Dès aujourd’hui, les diplomates turcs en Europe tentent d’y limiter la liberté d’expression pour ce qui concerne la Turquie. Cela va jusqu’aux méthodes d’État, la collaboration entre les polices est étroite, et la brutalité de la police turque depuis 2013 est désormais un modèle pour les méthodes françaises. C’est dire que l’influence mutuelle n’ira pas forcément dans le sens du renforcement démocratique.

 

Etienne Copeaux est historien spécialiste du monde turc et ancien pensionnaire de l’IFEA (Institut français d’études anatoliennes, Istanbul). Il s’intéresse particulièrement au nationalisme, aux symboles et mythologies politiques et à la question chypriote. Sur son blog, il se penche sur l’actualité dans une perspective historique.