Plus d’un million de déplacé·e·s survivent dans des conditions misérables en Afghanistan. © Amnesty International
Plus d’un million de déplacé·e·s survivent dans des conditions misérables en Afghanistan. © Amnesty International

Afghanistan «Sauver l’un des siens»

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 86, Août 2016
Chercheuse sur l’Afghanistan à Amnesty International, Horia Mosadiq est née et a passé une grande partie de sa vie dans ce pays. Elle nous raconte son enfance à Herat et sa jeunesse à Kaboul, en proie à la guerre, aux méfaits des talibans, et à l’instabilité qui va en augmentant depuis le retrait annoncé des forces occidentales.

Horia Mosadiq est née à Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan, il y a un peu plus de quarante ans, quelques années seulement avant l’invasion de son pays par l’Union soviétique. Sa vie coïncide avec les tourments d’un pays depuis lors en proie aux crises et aux conflits. Elle était très petite au moment de la révolution communiste de Saur, en 1978. Mais elle s’en souvient encore. «J’étais à la mosquée avec mon frère. C’était la première fois que j’entendais des tirs. Soudain, le mollah a eu peur. Je lui ai dit : ‘Ne t’inquiète pas, c’est une manifestation’. J’ai grandi dans une famille politisée, qui parlait souvent de manifestations. Dans mon esprit, s’il y avait des cris et des tirs, il pouvait s’agir de cela.» L’année suivante, l’armée soviétique envahissait l’Afghanistan. Les moudjahidin – appuyés par l’Arabie saoudite, les États-Unis et d’autres pays occidentaux – entraient en résistance contre l’Armée rouge.

Horia Mosadiq se souvient des violations commises par les deux camps. La liberté d’expression et d’assemblée n’existait pas. «Ceux qui critiquaient la politique du gouvernement étaient désignés comme antirévolutionnaires. Ils pouvaient être exécutés, mis en prison et torturés. Les jeunes hommes devaient faire leur service militaire dès qu’ils finissaient l’école. Beaucoup de mes camarades de classe enrôlés ne sont jamais revenus. Ils étaient si jeunes et si peu préparés qu’ils sont morts au combat. De leurs côtés, les moudjahidin persécutaient les Afghans qui n’étaient pas d’accord avec leur politique. C’était particulièrement vrai dans leur base arrière au Pakistan, où ils ont assassiné de nombreuses personnes.»

La pire période

Avec le retrait des troupes russes commence ce qu’Horia Mosadiq considère comme la pire période en Afghanistan : la guerre civile entre moudjahidin et talibans. «Personne n’était préservé. Les gens étaient tués en raison des groupes ethniques auxquels ils appartenaient, de la langue qu’ils parlaient, et même de l’endroit où ils habitaient. Il y avait de nombreuses attaques indiscriminées. Comme maintenant en Syrie.»

Pour échapper au stress de la guerre, la jeunesse de Kaboul, où elle vit alors avec sa famille, s’invente des distractions. «Il n’y avait pas d’électricité ; nous lisions beaucoup de livres qu’on s’échangeait. Nous utilisions la radio pour écouter les nouvelles et en économisions les batteries pour des événements importants. Mon frère avait déniché une batterie de voiture, et grâce à l’énergie qu’elle produisait nous écoutions de la musique. Les groupes et chanteurs connus de l’Ouest, Madonna et Michael Jackson, bien sûr, mais aussi Modern Talking ou Toto Cotugno. Et nous avalions les chansons de Bollywood, trop de Bollywood», commente Horia Mosadiq en souriant. Mais la guerre la frappe dans ce qu’elle a de plus cher. Son frère meurt dans une attaque de roquettes qui touche la maison familiale.

Les talibans arrivent au pouvoir en 1996. Une grande partie de la population lassée par la guerre les accueille favorablement, elle déchante rapidement. C’est la période la plus noire pour les femmes, affirme la chercheuse d’Amnesty International. «Un jour je me rends au marché à Kaboul avec ma mère et plusieurs autres femmes. Nous cherchions des vêtements pour un mariage. Dans le fond d’un magasin mal éclairé, je relève un coin de ma burqa pour regarder la couleur d’un tissu. Cela provoque l’ire d’un policier chargé de la ‘promotion de la vertu et de la prévention du vice’, qui me frappe très fort la tête, le visage et le dos avec un câble électrique, au point de me casser le nez.» Mais l’obscurantisme des talibans touche tout le monde, y compris les hommes : «Ils devaient mettre des chemises particulières et se rendre à la mosquée cinq fois par jour. Ceux qui cherchaient à couper leur barbe étaient battus publiquement», explique-t-elle. «Une fois j’ai vu à Kaboul un garçon de 11 ou 13 ans. Il portait deux ou trois mains coupées et criait : ‘Regardez  ! C’est ce qui arrive à ceux qui enfreignent la charia des talibans, ce sont les mains des gens qui volent’.»

«Dans leur lutte contre les talibans, les États-Unis et l’OTAN ont fait l’erreur de s’allier à des seigneurs de guerre qui commettaient eux aussi des violations des droits humains», déplore Horia Mosadiq. Mais la présence occidentale a amélioré sensiblement la situation des femmes. «Si une femme doit aller chez le médecin, elle peut à présent simplement y aller, avec ou sans burqa. Des millions de filles vont à l’école. Des femmes travaillent dans les médias et ont accédé au Parlement.»

Avancée des talibans

La situation sécuritaire s’est détériorée depuis l’annonce du retrait de l’OTAN. « Les talibans avancent et essayent de prendre ou de reprendre de plus en plus de terrain dans le pays. Ils sont à présent au nord et à l’ouest, qui étaient auparavant des zones sûres. «L’aggravation de la situation sécuritaire a eu pour conséquence de multiplier le nombre de personnes déplacées. On en compte aujourd’hui officiellement 1,2 million, alors qu’elles étaient entre 500 000 et 700 000 fin 2012. Le chiffre réel est plus élevé. Car toutes les personnes contraintes de fuir ne s’enregistrent pas auprès des autorités», explique Horia Mosadiq.

«Les talibans sont à présent au nord et à l’ouest, qui étaient auparavant des zones sûres.» - Horia Mosadiq

Les conditions de vie des personnes déplacées sont misérables. «Elles construisent des masures de boue et de plastique en proie aux éléments où elles le peuvent. Celles qui se trouvent loin des localités payent le prix des déplacements pour accéder aux écoles, aux hôpitaux ou à un travail. Les déplacés qui ont trouvé à s’installer en ville, souvent sur des espaces privés, accèdent plus facilement à l’emploi, à l’éducation et à la santé, mais sont harcelés pour quitter leurs zones d’habitation.» Paralysé par des luttes intestines qui opposent les équipes du président Ashraf Ghani et celles du chef de l’exécutif Abdullah Abdullah, le gouvernement peine à gérer la situation. «Sans compter que la majeure partie de son budget va à la sécurité», précise la chercheuse.

Le nombre de réfugié·e·s afghan·e·s qui arrivent en Europe* est bien inférieur au nombre de personnes déplacées en Afghanistan ou qui fuient au Pakistan ou en Iran. Or, leur accueil s’est détérioré dans ces deux pays. «En Iran pour des motifs économiques et suite à des lois très strictes sur l’immigration illégale et les réfugiés. Au Pakistan pour des raisons sécuritaires. Dès qu’il y a une attaque terroriste dans ce pays, les premiers à être mis en cause sont les réfugiés afghans, qui courent le risque d’être arrêtés ou expulsés. La plupart des Afghans ne quittent pas leur pays pour améliorer leur situation économique», fait remarquer Horia Mosadiq. «Souvent, lorsqu’une famille afghane décide d’envoyer au moins un membre à l’étranger, c’est dans l’espoir de sauver la famille par l’un des siens !»

* 178 200 Afghan·e·s ont demandé l’asile dans un pays de l’Union européenne en 2015.