En Turquie, les manifestations pacifiques sont régulièrement réprimées par la police à coup de bombes lacrymogènes et de balles en caoutchouc. © Graham Seely
En Turquie, les manifestations pacifiques sont régulièrement réprimées par la police à coup de bombes lacrymogènes et de balles en caoutchouc. © Graham Seely

Turquie L’artillerie pour museler l’opposition

Par Julie Jeannet - Article paru dans le supplément AGIR, Juin 2016
Poursuites judiciaires, menaces, mise sous tutelle. Le régime du président Recep Tayyip Erdoğan recourt à une panoplie d'intimidations pour museler la presse, le monde académique et les organisations non-gouvernementales. Le putsch avorté de la mi-juillet risque encore d'aggraver cette tendance.

Je n’avais pas encore posé le pied en Turquie qu’un témoignage parvenait déjà à mon oreille. Dans l’avion qui décollait de Zurich, ma voisine de siège, une journaliste kurde,  me confiait : «Je suis foutue. Il est devenu impossible de faire mon métier en Turquie. Il faut que je déménage…» La confidence spontanée de cette spécialiste de la politique turque est révélatrice du climat répressif que subissent les journalistes. Arrivée à Istanbul, j’apprenais qu’Erol Önderoğlu, journaliste et représentant de Reporters sans frontières (RSF) en Turquie, que j’avais rencontré trois semaines auparavant à Genève, était arrêté.

Dérive autoritaire

Cette arrestation est loin d’être anecdotique. En quelques années, la Turquie a dégringolé dans le classement de la liberté de la presse de RSF. Elle est passée du 99e rang en 2002, au 151e rang en 2015. La dérive autoritaire du président Erdoğan s’illustre par ses nombreuses attaques contre les journalistes. L’article 299 du Code pénal est un instrument redoutable pour poursuivre ceux et celles qui s’en prennent à sa réputation.

Le gouvernement de l’AKP a progressivement muselés les médias indépendants en censurant de nombreux site d’informations et en interdisant aux médias de traiter des sujets majeurs, tels que les transferts d’armes vers la Syrie, le massacre par des avions de chasse turcs dans le village kurde de Roboski ou les affaires de corruption. La répression des médias s’est accentuée depuis la rupture du processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et la reprise du conflit dans le sud-est du pays, en juillet 2015.

Accusés de «propagande terroriste»

La mise sous tutelle judiciaire en mars dernier du grand quotidien Zaman et la condamnation de deux journalistes du quotidien Cumhuriyet à cinq ans de prison, en mai, pour avoir divulgué un trafic d’armes organisé par les services secrets turcs à destination de la rébellion en Syrie ont encore meurtri un monde médiatique à l’agonie. La solidarité envers la cause kurde est poursuivie pour «propagande terroriste». Les médias pro-kurdes sont visés par d’incessantes poursuites judiciaires. En mars, quatre intellectuel·le·s avaient été arrêté·e·s après avoir signé une pétition et demandé publiquement un plan de paix qui reconnaisse les revendications politiques kurdes.

L’arrestation d’Erol Önderoğlu, représentant de RSF, de Sebnem Korur Fincancı, Présidente de la Fondation turque des droits de l'homme et de l’écrivain et militant Ahmet Nesin le 20 juin, (relâchés dix jours plus tard) est le dernier épisode de cette inquiétante répression. Ces trois militant·e·s risquent jusqu’à quatorze ans de prison pour avoir pris part à une campagne de solidarité avec le journal pro kurde Özgür Gündem.

La panoplie d’intimidation fait son effet, même sur les médias critiques et indépendants. Çiçek Tahaoğlu, journaliste pour le site d’information indépendant Bianet, confie : «Depuis la rupture du processus de paix, tous les aspects de notre vie ont changé. Je me surprends parfois à m’autocensurer. Avant, je n’avais aucun filtre entre mon cerveau et mon clavier. Aujourd’hui, je réfléchis davantage, notre liberté est en jeux.»