Jeune fille de Galkayo, en Somalie. Selon le Forum économique mondial, cela prendra 170 ans aux femmes pour obtenir le même salaire que les hommes à travail égal. © UNHCR R.Gangale
Jeune fille de Galkayo, en Somalie. Selon le Forum économique mondial, cela prendra 170 ans aux femmes pour obtenir le même salaire que les hommes à travail égal. © UNHCR R.Gangale

Droits des femmes Changer les mentalités

Propos recueillis par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 87, Décembre 2016
D’importantes avancées ont eu lieu ces dernières décennies dans l’éducation et l’emploi des femmes ou dans la prise de conscience de la violence à leur encontre comme enjeu public central. Mais beaucoup reste à faire. Le point avec Jane Connors, directrice du lobbying à Amnesty International.
> AMNESTY : Ce n’est qu’en 1945 que la charte des Nations unies a établi l’égalité entre hommes et femmes.

< Jane Connors : Des traités sur les droits des femmes ont été adoptés avant 1945, dans le cadre de la Société des Nations. Il y a eu aussi tout un mouvement d’émancipation des femmes en Amérique latine. C’est important de s’en souvenir pour répondre à la critique selon laquelle la défense de leurs droits est une création occidentale. La charte de 1945 qui crée les Nations unies est importante, car elle fixe un langage de non-discrimination sur la base du sexe et d’autres motifs. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 contient cette même garantie de non-discrimination ainsi que des dispositions spécifiques à l’égalité des femmes. Au moment de la rédaction de ce texte, certains pensaient qu’il n’était pas nécessaire de faire une mention particulière aux droits des femmes. Il était même prévu que la charte s’ouvre avec : «tous les hommes sont frères», ce qui aurait relégué les femmes au second plan. La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, adoptée en 1979, demeure à ce jour le plus important instrument de défense de leurs droits. Les traités sur les femmes n’ont pas été développés par la Commission sur les droits humains établie par le Conseil économique et social, mais par la sous-commission sur le statut des femmes. Le développement des droits des femmes s’est longtemps fait sur un rail parallèle à celui des droits humains de portée générale, ce qui explique que beaucoup d’ONG, dont Amnesty International, n’aient abordé ce terrain que récemment. Ce n’est qu’en 1993 que les droits des femmes ont été pleinement intégrés aux mécanismes onusiens de défense des droits humains de portée générale.

 

«La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, adoptée en 1979, demeure à ce jour le plus important instrument de défense des droits des femmes», - Jane Connor, directrice du lobbying à Amnesty International.

> Pourquoi précisément en 1993 ?

< On a compris à ce moment que la violence contre les femmes, qu’on considérait jusqu’alors comme une affaire privée, était un phénomène chronique qui affectait toutes les sociétés. La conférence mondiale sur les droits humains de 1993 a eu lieu à Vienne, à quelques kilomètres du conflit en ex-Yougoslavie, où les femmes subissaient rapts et violences sexuelles. Ça a marqué les esprits. Depuis, l’ONU a créé le poste de Rapporteur spécial pour la violence contre les femmes en 1994 et introduit le protocole facultatif à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, qui prévoit la possibilité de porter plainte en son sein. De nouveaux mécanismes ont été introduits par le Conseil des droits de l’homme en lien avec le trafic des êtres humains. Et le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté des résolutions sur la violence sexuelle dans les conflits armés.

> Hormis l’espérance de vie, les inégalités entre hommes et femmes sont systématiquement en défaveur des secondes. Quels sont les domaines particulièrement problématiques ?

< La violence contre les femmes demeure un phénomène chronique et profondément préoccupant. Elle est semble-t-il en augmentation, peut-être parce que nous en sommes plus conscients. Le travail est l’autre domaine où l’on voit des inégalités extraordinaires. Selon le Forum économique mondial, cela prendra 170 ans aux femmes pour obtenir le même salaire que les hommes à travail égal. Partout, que ce soit dans le secteur informel ou formel, elles reçoivent moins d’argent et d’avantages. Cela les affecte profondément, notamment au niveau de leurs rentes de vieillesse qui sont plus basses. Sans compter que dans le domaine informel, il n’existe guère de système de pension. Par ailleurs, on attend toujours des femmes que ce soient elles qui s’occupent de leurs enfants, ce qui les désavantage sur le plan de l’emploi. Enfin, la pauvreté les affecte davantage, et parmi les pauvres, les plus pauvres sont des femmes.

« Selon le Forum économique mondial, cela prendra 170 ans aux femmes pour obtenir le même salaire que les hommes à travail égal», - Jane Connor

> La violence subie par les femmes est souvent ignorée ?

< Nous tendons à nous concentrer sur les formes « exotiques » de violence : les mutilations génitales féminines, les violences sexuelles dans les conflits armés, les lapidations. Mais la violence la plus commune dans toutes les sociétés est celle qui a lieu dans la sphère privée. Or dans de nombreux pays, elle n’est pas encore criminalisée, car on considère qu’elle relève de l’ordre privé. Il faut absolument considérer cette violence dont les effets se font sentir sur plusieurs générations comme un enjeu fondamental de droits humains.

> Dans quels domaines y a-t-il eu des progrès ?

< Dans l’éducation. Des progrès énormes ont été faits dans la scolarisation primaire et secondaire. En revanche, l’éducation tertiaire et les secteurs des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques demeurent peu investis par les femmes, qui ne sont pas encouragées dans ces matières. Il y a eu des progrès aussi dans le monde du travail. Les femmes occupent des postes où elles n’étaient pas avant. Les législations selon lesquelles il fallait démissionner si l’on se mariait – en Australie ce type de lois étaient en vigueur jusque dans les années 1970 pour les fonctionnaires – ont été abolies. Mais les femmes arrivent souvent à un plafond. C’est d’ailleurs le constat qu’a fait Hillary Clinton lorsqu’elle a été nommée par le Parti démocrate pour briguer la présidence américaine, utilisant la métaphore du plafond de verre que les femmes doivent briser. Et si la violence contre les femmes demeure un phénomène chronique, elle est de plus en plus reconnue comme un élément de préoccupation publique et même de préoccupation internationale. La question de la nationalité des femmes est un autre domaine de progrès. De plus en plus d’États autorisent les femmes à conserver leur nationalité si elles se marient à des étrangers.

> Quels sont les outils pour améliorer la condition des femmes ?

< Dans le domaine de la violence contre les femmes, des législations qui permettent de sortir les hommes de leurs foyers, de restreindre leur mouvement, de leur interdire le port d’armes et de restreindre l’accès aux enfants sont très utiles. Hormis des mesures spécifiques, il est fondamental d’œuvrer à un changement des mentalités à travers l’éducation et la sensibilisation. En Suisse, les campagnes contre l’alcool au volant ont eu beaucoup d’effet sur les gens. Il faudrait mener le même type de campagnes en lien avec la violence contre les femmes. Il faut aussi lutter contre les attitudes stéréotypées du rôle des femmes et des hommes. Un stéréotype prédit réellement ce que vous allez faire. Il faut casser cela. Il est important de dire à ses filles de se donner de la valeur, de ne laisser personne les dévaloriser surtout pas les hommes.


 Jane Connors est directrice du Lobbying à Amnesty International. Avant cela, elle a été directrice de la division Recherche et droit au développement auprès du bureau du haut-commissaire aux droits humains. De 1996 à 2002, elle a été la cheffe de la section Droits des femmes dans la division pour l’avancement des femmes au Département pour les affaires économiques et sociales de New York. Elle a aussi été professeure de droit dans différentes universités d’Angleterre et d’Australie et elle a traité le droit des femmes dans différents ouvrages et publications.