En Pologne, des hommes ont protesté dans la rue, aux côté des femmes, contre une loi qui voulait interdire totalement l'avortement, octobre 2016. © TvKryzys
En Pologne, des hommes ont protesté dans la rue, aux côté des femmes, contre une loi qui voulait interdire totalement l'avortement, octobre 2016. © TvKryzys

Droits des femmes Le féminisme au masculin

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 87, Décembre 2016
Bonne nouvelle : les hommes sont désormais nombreux à se revendiquer défenseurs des droits des femmes. Mais sont-ils réellement prêts à renoncer à leurs privilèges au nom de l’égalité ? S’agit-il d’un exercice de relations publiques ou d’un véritable engagement ? Rencontre avec ces hommes qui s’aventurent en terrain féministe.

This is what a feminist looks like (Voilà à quoi ressemble un féministe), c’est l’inscription que Barack Obama arborait fièrement sur l’un de ses t-shirts il y a quelques mois. Depuis deux ans, un nombre croissant de personnalités masculines s’affiche publiquement en faveur de l’égalité entre hommes et femmes. Cet engouement féministe répond à l’appel de l’actrice Emma Watson, ambassadrice d’ONU Femmes, qui, en septembre 2014, lançait la campagne He For She (lui pour elle), incitant les hommes à s’engager pour les droits des femmes. Mais ONU Femmes n’est pas en reste, la coalition d’ONG MenEngage invite elle aussi les citoyens masculins à s’investir pour réduire les inégalités de genre par le biais de recherches, de plaidoiries et de diverses initiatives politiques. 3346 hommes de 58 pays ont quant à eux signé le manifeste du collectif Zéromacho, qui s’engage contre la prostitution et pour l’égalité. Des cercles de plus en plus larges considèrent l’égalité de genre comme une priorité. Cela se reflète dans des mesures institutionnelles, des politiques publiques et des discours. Mais l’engagement féministe masculin est-il pour autant vraiment en augmentation ?

Un engagement historique

Marie-Noëlle Bas, présidente de l’association féministe Chiennes de garde en France, en est convaincue. «Aujourd’hui, 10% de nos membres sont des hommes, il y a vraiment un engouement masculin pour l’égalité significatif par rapport aux années 1970. Il s’agit d’une évolution historique», lance-t-elle,  enthousiaste. Un avis que partage Gérard Biard, porte-parole de Zéromacho : «Nous assistons dans nos sociétés occidentales à des prises de conscience. Certains aspects inégalitaires que nous croyions naturels commencent enfin à être remis en question.» Le sociologue Armand Jaquemart nuance pourtant ces propos : «Déjà à la fin des années 1860, l’'engagement d’'hommes était une condition incontournable aux premières protestations féministes. Pour faire changer la loi, il fallait le soutien du monde politique, à l’époque exclusivement masculin.» Auteur du livre Les hommes dans les mouvements féministes. Sociohistoire d’un engagement improbable, le chercheur constate que depuis 2010, les discours institutionnels insistent beaucoup sur l’importance de l’engagement des hommes pour l’égalité. « Ce thème est désormais très présent dans les milieux politiques, ainsi que dans les entreprises. En revanche, il ne se répercute pas de manière significative dans les milieux militants. » Si les hommes ne sont pas forcément plus nombreux à rejoindre les associations militantes, sont-ils plus enclins à se revendiquer féministes aujourd’hui ? « Je crois que oui », répond Alban Jaquemart. «Nous assistons à un clivage entre générations. Ceux qui ont connu le militantisme des années 1970 se revendiquent moins facilement féministe que les militants ayant intégré le mouvement dans les années 1990.»

«Pour moi le terme féministe n’est pas un gros mot, c’est avant tout une position politique. Je suis féministe comme je suis de gauche et universaliste», - Gérard Biard, porte-parole de Zéromacho

«Alliés»

Gérard Biard de Zéromacho se revendique féministe haut et fort. «Pour moi ce n’est pas un gros mot, c’est avant tout une position politique. Je suis féministe comme je suis de gauche et universaliste», confie-t-il. Sébastien Andrivet a un avis moins tranché. Membre de l’association Slutwalk (marche des salopes) qui dénonce les violences sexuelles, il comprend que certaines femmes considèrent qu’un homme ne puisse pas être féministe. « Nous n’avons pas le même vécu. Si je me balade dans la rue, quel que soit mon habillement, je ne vais pas être apostrophé, comme une femme», explique le militant. «Suis-je  suis féministe ? Je ne me pose pas vraiment la question, mais le féminisme fait partie de ma vie, c’est sûr !». Sa collègue Alicia Ségui trouve que les termes «alliés» et «anti-masculinistes» sont plus appropriés.

Du féminisme sous la coupole

«La première fois que j’ai dit que j’étais féministe, j’ai eu droit à des remarques du genre : t’as pété un plomb, c’est quoi ces bêtises ?», confie Mathias Reynard. Le conseiller national socialiste valaisan, a lancé en mai dernier un appel pour l’égalité salariale. En effet, si le principe d’égalité des droits entre hommes et femmes a été introduit dans la Constitution fédérale suisse en 1981, et si la discrimination basée sur le genre est théoriquement interdite dans la sphère professionnelle depuis vingt ans, les femmes gagnent toujours près de 20% de moins que les hommes pour un travail équivalent. En Suisse, pas de grandes affiches, ni de déclarations flamboyantes de stars helvétiques. La petite campagne payée par le socialiste valaisan a pour objectif de sensibiliser les parlementaires à la proposition de mise en œuvre de la loi sur l’égalité faite par le Conseil fédéral. Six autres élus de tous les partis sauf l’UDC ont rejoint la campagne.

«La première fois que j’ai dit que j’étais féministe, j’ai eu droit à des remarques du genre : t’as pété un plomb, c’est quoi ces bêtises ?» - Mathias Reynard, Conseiller national

Mais les femmes ont-elles vraiment avantage à ce que leurs intérêts soient défendus par des hommes au Palais fédéral ? Mathias Reynard en est persuadé : « La thématique de l’égalité est souvent portée par des femmes de gauche, mais comme elles sont très minoritaires, leurs revendications sont perçues par les hommes comme une agression, et donc une grande partie des parlementaires masculins s’y oppose par principe. Réunir des hommes s’engageant pour les droits des femmes permet de toucher un public généralement moins sensible à la problématique de l’égalité. Les membres de Slutwalk redoutent, en revanche, une instrumentalisation du féminisme par les hommes et certains milieux politiques. «Aujourd’hui, en tant qu’homme, se revendiquer féministe ça fait du bien à l’ego», explique Sébastien Andrivet. «J’ai de la sympathie pour ces campagnes d’hommes qui défendent l’égalité, mais le féminisme ça commence à la maison, dans la répartition des tâches ménagères, par exemple. Les hommes doivent prendre conscience du rapport de domination qu’ils exercent et avant tout faire un travail individuel.» Alicia Ségui ajoute : «Souvent, il y a de belles déclarations d’intention, mais les actes ne suivent pas. J’attends de voir tous ces hommes qui se déclarent féministes dénoncer le sexisme de leurs collègues ou de leurs amis, et respecter la volonté des femmes, qu’elles se baignent en burkini, exercent le travail du sexe ou se baladent en minijupe !»

«Je veux voir les hommes  respecter la volonté des femmes, qu’elles se baignent en burkini, exercent le travail du sexe ou se baladent en minijupe !» - Alicia Ségui, Slutwalk

Des efforts utiles mais insuffisants

La présidente de Chiennes de garde salue les efforts masculins : «Les discours sur l’égalité restent souvent en surface, mais s’ils permettent, même à un tout petit pourcentage de la population, de prendre conscience des inégalités de genre, alors c’est déjà positif, même si ce n’est pas suffisant.»

La question subsiste : les hommes sont-ils réellement prêts à remettre en question leurs privilèges ? « Tous les hommes profitent de ce système, je crois que la lutte doit inévitablement être menée par les personnes oppressées ! Les hommes ne vont pas renoncer à leurs avantages simplement parce qu’on le leur demande poliment », argumente Alicia Ségui. Malgré plus d’un siècle d’avancées, les rapports de genre restent très hiérarchiques. D’après ONU Femmes, une femme sur trois est victime de violence physique ou sexuelle dans sa vie. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), les femmes gagneraient en moyenne 77% du salaire masculin, au niveau mondial. Gérard Biard se veut pourtant positif : «Ça peut paraître étrange que le groupe dominant renonce à sa position de supériorité, mais je crois que c’est possible si on envisage que tout le monde bénéficierait de l’égalité. Les femmes ne seraient plus soumises à l’autre moitié de l’humanité, et les hommes libérés de l’impératif de domination.» «Être un homme féministe en 2016 n’a absolument rien de spectaculaire ! », conclut Mathias Reynard. «C’est une revendication aussi normale que de se dire antisexiste, antiraciste et anti-homophobe. Il existe une convergence des luttes et une complémentarité de ces combats. Et je pense que les politiques ont un rôle essentiel à jouer pour revaloriser ce terme !»