© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Espace fiction Le père UDC

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 87, Décembre 2016
Sa mère tenait l’épicerie d’un village de l’Oberland bernois, un de ces villages typiques, comme on dit, avec ces maisons et ces fermes en bois généreuses ornées de fleurs. Un vrai village de carte postale ou d’emballage de boîte de chocolats. Son père vendait et abattait le bétail, et préparait la viande pour les hameaux alentour. Dans sa famille, on était UDC. Branche agrarienne, pas l’UDC zurichoise, jugée arrogante et trop citadine. Mais UDC quand même.

La famille avait prospéré grâce à ses négoces, une prospérité méritée et décente, jugeait-on. Une prospérité qui permettait des vacances au Tessin, des repas aux restaurants pour les grandes occasions, les rôtis du dimanche, des montres en or pour monsieur et madame, et des bijoux sertis de quelques pierres précieuses. Une prospérité qui avait permis de rénover la grande maison familiale quand il le fallait, d’acheter les premiers robots ménagers, une Volvo avec des sièges en cuir à ressorts profonds, et de léguer un pécule aux deux garçons de la famille.

Sa mère était profondément attachée à ce bout de terre aux vallons doux, recouverts de forêts et de prairies à vaches. Elle aurait voulu que son pays, qui s’ouvre sur le grand lac et les hauts sommets, et le mode de vie qui avait été le sien, ne change jamais. Lorsqu’elle parlait de la dernière guerre, elle évoquait l’horreur nazie en baissant la tête, l’air abattu. Elle racontait les trains bondés de Juifs qu’on amenait, la nuit disait-elle, à Auschwitz et Treblinka, die arme Tüüfle, ces pauvres diables. Dasch isch furchtbar gsi, ça avait été terrible, disait-elle en secouant la tête d’une voix qui exprimait une douce compassion. Mais en même temps, lorsqu’elle parlait des Juifs sans les lier au projet d’extermination nazi, elle disait qu’ils étaient trop riches et qu’ils voulaient tout contrôler, di si halt so, ma foi, ils sont comme ça.

Dans sa famille, on tolérait volontiers quelques immigrés. Les Italiens, jugés travailleurs et auxquels on s’était habitué. D’ailleurs, dans la ferme voisine, il y avait Giulio, qui était là depuis vingt ans et dont on disait, dä het de gchrampfet dä Giulio, il en abattu du travail. On s’était même aventuré en vacances en Italie, bien que ce fût sale et affreusement chaotique aux yeux de sa mère. On s’habituait aux Portugais et aux Espagnols aussi, même si on les connaissait moins. Mais enfin, c’était un peu pareil que les Italiens. On tolérait les Tamouls, même s’ils étaient de peau noire, parce qu’ils étaient aussi propres et discrets que nous les Suisses. Mais les peuples arabes et ceux des Balkans, ces musulmans ? Non, trop différents, trop brutaux, trop dangereux. Da weiss mä ja nie mit dene, on ne sait jamais avec eux. Et les Africains ? Non, incapables de travailler. Das si doch fuli Sieche, des paresseux.

Il a endossé les idées de sa famille agrarienne et bernoise. Il a pensé toute sa vie que son pays de montagnes douces et de forêts, où il se rendait à l’école à skis et à la laiterie en luge, était l’un des plus beaux du monde. Mais il a fait sa vie ailleurs. Il est entré comme électricien à la Compagnie Vaudoise d’Électricité, on avait eu besoin de ses compétences particulières. C’était l’époque des emplois stables, l’époque où l’on faisait carrière auprès d’un employeur le temps d’une vie, si tout se passait bien. C’est ce qu’il a fait, s’impliquant de plus en plus dans son travail à mesure qu’il se désinvestissait du champ familial.

Peu avant de s’établir sur Vaud, il avait épousé une Jurassienne, de famille nombreuse et paysanne. Onze enfants, huit filles et trois garçons. Pas d’eau chaude, du côté de sa femme, une cheminée coulée dans le ciment à même la cuisine, des cabinets dehors. Pas d’argent pour rénover la maison familiale, à tel point que le père plaçait des bassines en plastique sous les endroits endommagés du toit pour éviter que l’eau n’entre. Les aînés participaient aux tâches domestiques et aux travaux de la ferme, et régentaient les petits. On mangeait les œufs des poules, et on se partageait la viande quand il y en avait. Pas d’éducation, hormis l’école élémentaire. Surtout pas pour les filles, qu’on envoyait travailler en ville, et qui devaient se débrouiller coûte que coûte en se mariant. Elles étaient toutes belles, les filles, oui toutes, et fertiles aussi. Toutes ont trouvé à se marier, et toutes, sauf la cadette, ont eu des enfants. De toute façon, même pour celles qui avaient le goût d’apprendre, il n’y avait pas d’autre choix.

Il était tombé fou amoureux de l’une d’entre elles, la deuxième de la famille en âge. Il en avait fait sa femme. Deux enfants étaient nés, deux filles. Il avait rêvé de s’établir sur les hauts de Lavaux, pour avoir à nouveau cette vue sur le lac et les montagnes, la vue de son enfance. Mais sa femme s’y était opposée, pour des motifs pratiques : l’accès aux commerces, aux écoles, et aux transports publics. Ils s’étaient établis à Prilly, d’abord dans un locatif, puis ils y avaient fait construire leur villa, le rêve de toute une génération.

Du temps du locatif, il était encore amoureux de sa femme. Il lui pinçait les fesses et plaisantait avec elle en suisse allemand, tandis qu’elle lui répondait dans un éclat de rire. Ils prenaient part ensemble aux moments de détente avec les enfants. Des grillades au bord du lac avec des salades de patates rehaussées de cornichons, des journées de ski avec des sandwichs jambon beurre et du pain fait maison. Des randonnées, des moments dans les clubs de sport des filles.

Sur la route des vignes, deux enfants cueillent des feuilles aux couleurs de feu.

On entend leurs rires, leurs paroles et leurs chants.

Ils jouent à être mari et femme.

Derrière, les parents.

Ils ne se parlent pas, ils regardent leurs enfants en souriant.

Du temps de la villa, même les moments où l’on s’installait dans la douceur d’être ensemble s’étaient perdus. Tout plaisir avait disparu des instants partagés en famille. À chaque repas, la mère expliquait comment elle avait procédé pour qu’ils lui prennent le moins de temps et lui coûtent le moins possible. Elle commençait à débarrasser quand les enfants mangeaient encore : « Je veux finir », disait-elle. Elle se plaignait qu’elle avait trop de travail, que personne ne l’aidait, traitait de paresseux et d’incapables enfants et mari. Pourtant, faute de patience, et surtout par volonté de tout contrôler, elle n’avait voulu inclure personne dans l’exécution des tâches domestiques. Une aigreur toujours prête à s’exprimer sous forme de reproches et de dépréciations avait cédé le pas à sa jeunesse, à sa beauté et à ses rires. La villa était tout ce que lui apportait la vie, lui semblait-il, alors elle en avait fait son règne et son domaine. Un domaine d’interdits, d’horaires, de limitations, de restrictions et de règles. Elle s’enfermait dans le labeur qu’elle avait connu enfant, alors que, depuis longtemps, elle aurait pu s’en détacher. Les restes d’une pauvreté tapie dans le confort d’une villa.

Le père amenait l’argent, depuis toujours et sans défaillir. Les jours de congé, il essuyait la vaisselle avec bonne conscience. Pour le reste, il laissait faire. Il n’était pas intervenu pour consolider l’autorité de sa femme aux yeux des enfants ; au contraire, il dilatait sans cesse les limites qu’elle traçait. Il n’avait pas cherché à comprendre la rancœur rampante de celle-ci, ni à faire en sorte qu’elle cesse de la répandre. Il a laissé faire, toute sa vie. Il amenait l’argent et essuyait la vaisselle sans défaillir, que voulait-elle de plus ? Que pouvait-il faire de plus ?

Les filles ont grandi, absorbant le ressentiment et les peurs de la mère. Des gifles distribuées à l’arbitraire, la comparaison en leur défaveur avec d’autres enfants pour tout encouragement, la menace du lendemain pour pousser à l’étude. «Tu as eu de bonnes notes cette année, mais si ne tu ne travailles pas  tu ne réussiras pas dans la vie.» «Mais qu’est-ce qu’elle est dure à apprendre, cette fille ! J’ai jamais vu ça», entendait-on dire la mère.

Malgré cela, les deux filles ont accompli leur scolarité sans heurt, sans difficultés, et dans une sécurité matérielle. Des enfants de la ville et des Trente Glorieuses. Les deux ont choisi de faire des études. Le père n’a pas encouragé ; on réussissait aussi bien sa vie avec un apprentissage et un vrai métier, mais il a donné l’argent nécessaire, sans défaillir, comme toujours. Les deux ont pris leur propre logement, trouvé leur premier emploi, vécu leurs premières amours.

Les parents se sont retrouvés face à eux-mêmes. Le père s’est réfugié dans le plaisir que lui procurait son travail. Lorsque son entreprise est devenue Romande Énergie, il dirigeait les réseaux de distribution de l’électricité. Doté d’un copieux budget, il en assurait l’entretien et la modernisation. Il passait de longues heures à sillonner le parc productif, à vérifier les installations, à écouter employés et ingénieurs. Hormis la bureautique et l’informatique, il se passionnait pour tous les aspects de son travail. La mère avait toujours eu honte de venir de la terre, comme s’il fallait s’en cacher. Mais sur le petit morceau de terre autour de sa villa, elle a fait pousser tout ce qui pousse dans ce pays, tout ! Et dans ce travail de la terre, elle a trouvé joie et réconfort, après que ses deux filles se soient éloignées.

La cadette a été la première des deux filles à avoir un enfant. Au début de la trentaine, elle s’était rendue en Casamance, au sud-ouest du Sénégal, pour une mission de travail humanitaire. À son retour, elle était mariée à un Sénégalais, Noir, et musulman, pour couronner le tout. En l’apprenant, le père avait secoué la tête, en disant :

– Je les connais, ces Africains, tu sais, ils ne savent pas travailler, c’est comme ça et puis c’est tout.

Mais de toute façon, c’était trop tard. Et lorsque sa fille était tombée enceinte, il ne s’en était même pas offusqué.

À la naissance de l’enfant, toute la famille était au CHUV. La mère, le père, la fille aînée, la cadette et son mari Yacouba. Ça lui avait fait quelque chose à l’aînée, de voir sa plus jeune sœur devenir maman avant elle. De la voir tenir sa petite boule de chair sur son sein. « Qu’est-ce que je fiche avec mes relations sans lendemain ? Il va falloir que j’organise ma vie à partir de maintenant », s’était-elle soudain dit en la regardant avec son bébé.

La mère devenue grand-mère, elle, disait que sa fille était folle d’avoir fait un enfant avec un mari noir. Mais comme elle aimait s’occuper, elle aussi, de ce bébé tout brun, avec ses couilles et son zizi noirs, ses cheveux crépus et son large sourire ! Comme elle aimait le prendre sur son ventre pour le faire dormir, pour respirer son odeur, pour sentir sa chaleur et sa douceur ! Le père n’avait jamais su s’occuper des nourrissons, mais dès que l’enfant a marché, il l’a amené au parc, tiré sur un tricycle et porté sur les épaules. Puis il lui a appris à faire du vélo, du ski et de la luge. Et lorsqu’il ne voyait pas son petit-fils deux ou trois semaines d’affilée, il lui manquait. La cadette a eu deux autres enfants. À chaque fois qu’elle annonçait une nouvelle grossesse, le père protestait, suivi par sa femme :

– Tu es folle, avec un mari africain.

Il n’y a pas si longtemps, la fille aînée a invité la famille pour fêter les septante ans du père. Elle a préparé une grande table dans le jardin de l’immeuble où elle vit avec ses deux enfants.

Au dessert, le père a abordé les dernières votations. Les Suisses se prononçaient sur la possibilité de renvoyer les immigrés à la moindre infraction.

– J’ai lu ton article dans la presse, a-t-il dit avec sérieux à l’aînée, j’ai voté comme toi. Qu’on les laisse tranquille, ces immigrés.

Au même moment, il a pris le dernier de ses petits-enfants sur ses genoux, et en transformant son prénom Moussa en un diminutif bernois, il lui a dit :

Khum Müssu, vient Moussa.

Puis il a éclaté de rire en direction de ses deux filles, qui se sont esclaffées à leur tour.