Manumbe N’Diaye a trouvé refuge dans la maison des migrants. © Bettina Rühl
Manumbe N’Diaye a trouvé refuge dans la maison des migrants. © Bettina Rühl

Mali En prison dans le Sahara

Par Bettina Rühl - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 87, Décembre 2016
Les réfugiés qui tentent de gagner l’Europe en traversant l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb sont fréquemment victimes d’enlèvements et de violences. Un reportage au Mali et en Libye

L’homme qui entre dans la pièce se meut avec une extrême lenteur. Il s’agrippe aux murs comme s’il avait peur de tomber. «Les réfugiés qui arrivent ici sont souvent tellement affaiblis qu’ils tiennent à peine sur leurs jambes», raconte Erich Alain Kamdem. Ce dernier travaille à la «Maison des Migrants» à Gao, au nord du Mali. La ville est l’un des plus importants carrefours sur la route des migrant·e·s. Manumbe N’Diaye, qui vient du Sénégal, s’est déjà présenté avant-hier. «Comme il était pratiquement incapable de parler, nous l’avons transféré à l’hôpital», explique Kamdem. Le jeune homme en sort. Kamdem demande qu’on le conduise dans un dortoir où il pourra s’allonger.

La maltraitance, monnaie courante

La «Maison des Migrants» est un lieu d’accueil pour les personnes qui cherchent à gagner l’Europe ou en reviennent après l’échec de leur projet migratoire. Ouverte il y a dix ans par la paroisse de Gao, elle leur offre de l’eau, de la nourriture et un endroit pour dormir. Les malades sont soigné·e·s aux frais de la paroisse. Les migrant·e·s y trouvent du réconfort, des conseils et un appui pour remplir les formalités nécessaires lorsqu’ils veulent rentrer au pays. L’an passé, près de 2000 personnes sont passées par Gao. Les collaboratrices et collaborateurs de la Maison des Migrants tiennent ces chiffres des passeurs qui se trouvent en ville. Selon Kamdem, rien que les quatre derniers mois de l’année, le centre a accompagné plus de 200 personnes, près de 30% de plus que les mois précédents. «À l’aller, ils nous évitent ou sont séquestrés par les passeurs dans des hébergements de masse, où ils sont de plus en plus souvent brutalisés.»

Selon Kamden, la multiplication des conflits armés dans la région est une des principales raisons de l’augmentation de ces sévices. Les milices sont fréquemment impliquées dans le commerce des réfugié·e·s. Depuis le putsch militaire en 2012, le Mali est constamment en proie aux troubles. De nombreuses régions du Niger voisin sont aux mains des islamistes armés, qui s’adonnent parfois au trafic de drogue. La situation est particulièrement catastrophique en Libye. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, aucun gouvernement ne contrôle plus l’ensemble du territoire. Le pays est devenu véritable patchwork de régions soumises à différents chefs de guerre. L’absence de pouvoir central fait le jeu de toutes sortes de groupes armés et mafieux, dont des réseaux spécialisés dans la contrebande et le commerce d’êtres humains.

Dans la péninsule du Sinaï, des Bédouins  martyrisent des réfugié·e·s kidnappé·e·s dans le but d’obtenir une rançon de leur famille.

Des routes périlleuses

L’organisation pour la recherche et le développement Sahan, basée au Kenya, a publié au début de l’année un rapport dans lequel elle dénonce de graves violations des droits humains sur les routes migratoires d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb. Les enquêtes menées par Amnesty International confirment les cas de mauvais traitements et de torture infligés par les autorités libyennes.

Depuis la chute de Kadhafi, les activités des passeurs ont très nettement augmenté, alors que les migrant·e·s sont toujours plus nombreux à chercher à gagner l’Europe depuis la Libye. Cette route est pourtant la plus dangereuse de tout le continent africain, avec celle qui passe par la péninsule égyptienne du Sinaï. Des Bédouins y exploitent de véritables camps de torture, où ils martyrisent des réfugié·e·s kidnappé·e·s dans le but d’obtenir une rançon de leur famille. Depuis qu’Israël a verrouillé sa frontière avec l’Égypte en 2012, par un puissant dispositif sécuritaire, les rapts de migrant·e·s se multiplient en Libye, comme si cette entreprise criminelle avait simplement été délocalisée.

L’organisation Sahan fait état de prisons dans plusieurs villes et localités du sud libyen, où les autorités locales retiennent les réfugié·e·s parfois pendant de nombreux mois, tout en les brutalisant souvent. Elles ne les libèrent que contre paiement d’une rançon. «Certains de ces centres de détention sont gérés comme des entrepôts de marchandises pour la traite humaine (c’est surtout le cas à Ajdabiya)», dénonce le rapport de Sahan. L’autoproclamé État islamique séquestre lui aussi des migrant·e·s.

Une des multiples prisons libyennes affectées au renvoi se situe à trente kilomètres de la ville de Misrata, au centre de la Libye. «Lorsque l’afflux de migrants est le plus fort, nous avons un millier de gens ici», dit le directeur Salah Abed Abous. En ce moment, seuls 350 migrant·e·s y séjournent, «il n’y en a jamais eu si peu». Mais les locaux où ils sont entassés, matelas contre matelas, sont tellement exigus qu’on peine à imaginer comment un nombre trois fois plus élevé peut y survivre. La direction de la prison semble au moins se soucier de leur assurer des conditions de vie supportables. Avec leur aide, elle rénove une ancienne école sur le terrain voisin afin de leur offrir plus de place.

Si les rançons sont moins élevées au Mali, les atrocités pratiquées en Libye et au Sinaï semblent avoir fait tache d’huile.

Un terrible exemple

Kamdem entend de plus en plus souvent parler de groupes islamiques retenant des migrant·e·s en otage dans le nord du Mali. Ils les torturent et les obligent à appeler leurs familles, qui sont menacées par téléphone : soit elles paient une rançon, soit le prisonnier est exécuté. Le prix demandé peut avoisiner l’équivalent de 45 francs, une somme comparativement modeste, quand on sait, d’après le témoignage de survivants, que les bourreaux du Sinaï exigent parfois plus de 30 000 dollars par personne. Même si les rançons sont moins élevées au Mali, les atrocités pratiquées en Libye et au Sinaï semblent avoir fait tache d’huile.

Celles et ceux qui ne tombent pas aux mains de ces bandes criminelles subissent souvent également des mauvais traitements de la part des passeurs, quand ceux-ci ne les conduisent pas à la mort par pure négligence. « On entend tellement parler des morts en Méditerranée, mais personne ne parle des morts du désert », critique Kamdem. Il arrive pourtant qu’un drame sur la route du nord fasse les gros titres de la presse internationale, comme à la mi-juin, lorsque les corps de 34 migrant·e·s, dont vingt enfants, ont été retrouvés dans le nord du Niger. Aux dires du ministre de l’Intérieur du Niger, ces personnes avaient été abandonnées dans le désert par leurs passeurs.

Celles et ceux qui ne tombent pas aux mains de ces bandes criminelles subissent souvent également des mauvais traitements de la part des passeurs, quand ceux-ci ne les conduisent pas à la mort par pure négligence.

Un seul désir : rentrer chez soi

Manumbe N’Diaye a pu échapper à la mort. Il a été arrêté en chemin par des hommes en armes qui l’ont dépouillé de tous ses biens. Dans le désert, il a vu des cadavres et des mourant·e·s, il a vu des êtres qui luttaient pour rester en vie. Puis il a atteint un village, où quelqu’un lui a donné de l’eau et un bol de lait. Maintenant, N’Diaye ne veut plus qu’une chose : rentrer chez lui. «Je n’allais pas si mal, je vendais des vêtements usagés et je gagnais un peu d’argent», dit-il. «Mais je n’étais pas satisfait, je voulais tenter autre chose. Ce n’est que maintenant que je réalise combien il est précieux d’avoir un chez-soi.»