Même si Barack Obama a toujours pris soin de se positionner au-delà des fractures raciales, son élection n’a pas réglé la question du racisme aux États-Unis. © AI
Même si Barack Obama a toujours pris soin de se positionner au-delà des fractures raciales, son élection n’a pas réglé la question du racisme aux États-Unis. © AI

États-Unis Obama, les zones d’ombre d’un bilan

Par Sabine Cessou - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 87, Décembre 2016
Barack Obama a su sortir le pays de la tourmente économique, faire rentrer les derniers GI’s d’Irak et d’Afghanistan et rétablir les relations avec Cuba. Pourtant, les États-Unis restent déchirés par les discriminations, notamment la violence policière à l’encontre des Noirs.

«Admettre que nous avons un sérieux problème ne contredit en aucune manière notre respect pour la vaste majorité des officiers de police qui risquent leur vie tous les jours pour nous protéger. (…) Il s’agit de dire, en tant que nation, que nous pouvons et devons faire mieux pour instituer les meilleures pratiques qui réduisent l’apparence et la réalité des biais raciaux dans le maintien de la loi.»

Fractures raciales

Ces phrases, prononcées par Barack Obama après les fusillades de Dallas et de Baton Rouge, qui ont vu les 7 et 17 juillet d’anciens soldats africains-américains revenus d’Irak et d’Afghanistan tuer des policiers par vengeance raciale, après d’énièmes bavures policières contre des Noirs, en disent long sur le numéro d’équilibriste auquel s’est livré le premier président noir des États-Unis durant ses deux mandats. Obama a toujours pris soin de se positionner au-delà des fractures raciales, pour incarner une figure présidentielle fédératrice. Les violences policières qui ont fait d’Alton Sterling et Philando Castille les 115e et 116e hommes noirs désarmés tués par la police en 2016, sur fond de montée d’un racisme ouvert, porté par les discours du candidat républicain Donald Trump, auraient pu passer pour son principal échec. Il n’en sera rien : même les célébrités africaines-américaines qui se sont réunies derrière la chanteuse Alicia Keys pour faire en juillet une vidéo forte dénonçant les «23 manières dont vous pouvez être tué si vous êtes Noir aux États-Unis», ont demandé le «changement maintenant» au président, sans pour autant le critiquer ni le pointer du doigt. Obama, que le monde entier avait exagérément admiré «au faciès» lors de son élection en novembre 2008, n’aura certes pas changé en profondeur les relations «de race» aux États-Unis. Mais très peu, dans sa «communauté», lui en tiennent rigueur. Ta-Nehisi Coates, journaliste noir et auteur d’un essai retentissant sur la violence qui pèse à l’encontre des Noir·e·s aux États-Unis, rappelle ainsi : «Ce n’est pas parce que Léon Blum a été chef du gouvernement français que la France n’a jamais connu de problème d’antisémitisme. Ce n’est pas parce que Benazir Bhutto a été Premier ministre qu’il n’y a pas de sexisme au Pakistan. De même, l’élection d’Obama n’a en aucun cas réglé la question du racisme aux États-Unis.»

Force est de le constater : à en croire les avocats blancs comme les rappeurs noirs croisés à New York durant ce reportage, Obama a réussi le tour de force d’être respecté chez lui jusqu’à son départ du pouvoir.

Plein emploi et «Obama Care»

Un signe qui ne trompe pas : son bilan ne fait pas vraiment débat, au pays du roi dollar où l’économie prime. Élu en pleine crise financière internationale, fin 2008, Barack Obama a su sortir le pays de la tourmente, intervenir pour sauver les banques et l’industrie automobile, avant de renouer avec le plein emploi. Avec moins de 5 % de chômage, les États-Unis restent une exception parmi les pays occidentaux. Sur le plan diplomatique, il a donné le change. Les derniers GI’s sont rentrés d’Irak et d’Afghanistan en 2012, comme promis, et les relations ont été rétablies en mars 2016 avec Cuba. Pour la première fois, les États-Unis ont cessé de jouer comme un frein, mais plutôt comme un leader dans la négociation des accords sur le changement climatique. La légalisation du mariage homosexuel, en juin 2015, est également à inscrire à l’actif d’un président tourné vers l’avenir. Last but not least, il a tout changé au sort des moins nantis avec son fameux «Obamacare».

Élu en pleine crise financière internationale, fin 2008, Barack Obama a su sortir le pays de la tourmente, intervenir pour sauver les banques et l’industrie automobile, avant de renouer avec le plein emploi.

Le Patient Protection and Affordable Care Act, adopté en mars 2010 et entré en vigueur au 1er janvier 2014, vise à couvrir les 50 millions d’Américain·e·s qui ne pouvaient pas s’offrir des soins de santé auparavant. Cette loi a rendu obligatoire l’assurance maladie pour les services ambulatoires, d’urgence, d’hospitalisation, de rééducation, de santé mentale, d’accouchement et de pédiatrie, sans oublier les prescriptions, les analyses médicales et la prise en charge des maladies chroniques. Lors de sa première année d’application, elle a permis d’assurer 12 millions de nouvelles personnes, faisant tomber la part des non-assuré·e·s de 18 % à 12 % des 18 - 65 ans, selon l’institut de sondage Gallup.

Des critiques sur les discriminations

Le simple fait d’avoir vu la famille Obama emménager à la Maison-Blanche a contribué à briser le «plafond de verre» pour les Noir·e·s, sur le plan symbolique. «Il a permis à toute une partie de la société de nourrir des ambitions, dans un pays où l’on sait qu’on peut être Noir et devenir le plus grand dirigeant du monde libre, affirme ainsi Alex Okafor, étudiant de 28 ans en science politique à Princeton. C’est une autre question de juger le bilan d’Obama, en tenant compte de la résistance et de la bureaucratie à laquelle il a dû faire face.»

Manthia Diawara, directeur de l’Institut des affaires afro-américaines de l’Université de New York (NYU), pointe cependant la montée de deux ressentiments à l’encontre du président sortant : «D’un côté, les Blancs se sont réveillés en tant que minorité victimisée et le racisme n’existait pas à cette intensité avant l’élection d’Obama. Il s’agit d’une sorte de réaction, ouvertement portée par Donald Trump et des chaînes comme Fox News. D’un autre côté, les Noirs sont également désenchantés : ils réalisent qu’Obama n’a pas pu faire ce pour quoi ils l’avaient élu.»

Sur la question des discriminations, Barack Obama a également fait preuve de pragmatisme, se montrant prêt à désamorcer les tensions plutôt qu’à prendre parti. Henry Louis Gates, une célébrité de l’Université de Harvard, s’était fait arrêter le 16 juillet 2009 parce qu’il tentait d’ouvrir la porte de sa villa – trop chic pour lui aux yeux des policiers blancs, qui l’ont pris pour un cambrioleur. Deux semaines plus tard, le chef de l’État avait organisé un beer summit («sommet de la bière») à la Maison-Blanche, invitant le professeur émérite et le policier zélé à partager le verre de l’amitié.

Même si Barack Obama a toujours pris soin de se positionner au-delà des fractures raciales, son élection n’a pas réglé la question du racisme aux États-Unis.

Black Lives Matter

Un autre intellectuel noir de renom, Cornel West, a été l’une des voix les plus critiques à l’égard d’Obama, allant jusqu’à le traiter de «premier président noir et négrifié» en 2015. Définition du terme «niggerized» : « Une personne qui a peur et se trouve intimidée lorsqu’il s’agit de dénoncer la suprématie blanche. » Les bavures policières répétées à l’encontre de jeunes Noir·e·s ont vu l’éclosion, à partir de 2012, du mouvement Black Lives Matter («Les vies noires comptent»), né d’un simple hashtag lancé par trois jeunes Africaines-Américaines sur Twitter. Obama, de son côté, a évité de passer pour le président d’une minorité. «On sait bien qu’il est le président de tous les Américains, renchérit Cornel West, mais la suprématie blanche est aussi américaine que la tarte aux cerises !».

Nombre de ses défenseurs et défenseuses lui trouvent des circonstances atténuantes. Ils rappellent qu’il n’a pas gouverné seul, mais dans un cadre institutionnel contraignant. Tout au long de ses deux mandats, le Congrès s’est employé à bloquer ses projets. «La Chambre des représentants du peuple a agi dans la conviction qu’Obama n’était pas légitime parce qu’il est l’un des rares présidents des États-Unis à ne pas être issu de l’establishment, explique ainsi Dame Babou, journaliste à Harlem. Une hostilité plus profonde que le racisme». Cette atmosphère l’a empêché de réformer l’immigration et le port d’armes, mais aussi de fermer la prison de Guantánamo, comme il l’avait pourtant promis.