Cristina Raducan (au milieu en blanc) lors d'une rencontre du Réseau des femmes roms aux Nations unies. © Dorin Goian
Cristina Raducan (au milieu en blanc) lors d'une rencontre du Réseau des femmes roms aux Nations unies. © Dorin Goian

Moldavie La fée rom qui envoie les filles à l’école

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 88, Mars 2017
Son rire est franc, sonore, presque tonitruant, ses gestes autoritaires. Lorsque Cristina Raducan entre dans une pièce, on ne peut que la remarquer. Sa robe fuchsia attire les regards ! « Braquez la caméra sur moi », n’hésite pas à affirmer la fondatrice du Réseau des femmes roms de Moldavie. Son attitude pourrait agacer, mais sa détermination force l’admiration. Derrière son maquillage pimpant et sa manucure à paillettes, on devine une fragilité, un parcours semé d’embûches, qu’elle a pris soin de ramasser pour entretenir son feu sacré.

Cristina est la première femme rom à avoir obtenu un diplôme de droit de l’Université de Slavonic, à Chisinau, en Moldavie. C’était en 2003. Un véritable parcours de combattante, au vu des discriminations que subissent les communautés roms, et plus particulièrement leurs femmes en Europe de l’Est. Alors que 45% des femmes roms de Moldavie n’ont pas accès à une éducation formelle selon ONU Femmes, la jeune femme est juriste, parle romani, russe, roumain et anglais, et dirige une ONG qui œuvre pour la scolarisation des filles et la représentation des femmes en politique.

«Je serai avocate»

«J’ai rapidement su que je serai avocate. Dès le jardin d’enfants, j’ai toujours été très protectrice, et encore aujourd’hui, peu importe le lieu où je me trouve, j’ai besoin de protéger les autres», lance-t-elle en réajustant son foulard jaune aux motifs Louis Vuitton. La trentenaire a forcé son destin et compte bien ouvrir les portes de l’université aux jeunes femmes de sa communauté. Issue d’une famille modeste, tout aurait pourtant pu s’arrêter à l’hiver 1998. Après un semestre de droit, son père lui annonce qu’il n’a pas pu trouver l’argent pour financer la suite de ses études. «C’était la fin du monde. Je ne pouvais pas imaginer abandonner…» Après de nombreuses recherches, elle se voit accorder une bourse du Centre européen pour les droits des Roms.

«En 25 ans d’indépendance, jamais aucune Rom ne s’était présentée à une élection en Moldavie.»

Un passeport mais pas de patrie

Les discriminations, Cristina les esquive comme elle peut. Issue d’une famille conservatrice, sans cesse escortée par ses frères, petite, elle ne s’aventurait jamais au-delà du chemin de l’école. «J’ai toujours fièrement affirmé que j’étais Rom, mais mes études ont progressivement coupé les liens avec les miens. Je n’avais plus les mêmes préoccupations que les jeunes filles de mon âge dont la plupart s’occupaient des tâches ménagères.» Pourtant, les Moldaves ne cessent de la renvoyer à sa condition de Rom. Cristina évolue dans un no man’s land. «J’ai toujours eu un passeport moldave, mais je n’ai jamais eu de patrie», résume-t-elle, résignée.

Son master en poche, elle fait ses armes au Centre européen pour les droits des Roms à Budapest. «Moi qui n’avais jamais franchi les limites de Chisinau, je suis partie toute seule à l’étranger, ça a changé ma vie. Là-bas, j’ai tout appris !» Elle réalise ainsi l’exclusion dont les femmes roms font l’objet en Europe. L’éducation, les services de santé, le marché du travail et les fonctions politiques, autant de domaines qui leur sont fermés, notamment en raison des mariages précoces. Cristina se fait la promesse de rompre ce cercle vicieux.

«La majorité des femmes roms n’ont jamais terminé leur scolarité et ne savent pas utiliser un ordinateur.»

Cela prendra près de treize ans jusqu’à ce qu’elle puisse enregistrer le Réseau des femmes roms de Moldavie comme ONG. Riche d’une centaine de membres, le réseau fait aujourd’hui des ateliers de l’éducation des femmes sa priorité, notamment en œuvrant à la sensibilisation à la politique. «En 25 ans d’indépendance, jamais aucune Rom ne s’était présentée à une élection en Moldavie. En 2015, nous avons appuyé et formé dix candidates aux élections locales, deux d’entre elles ont été élues». Un premier pas encourageant, même si le chemin reste très long. Portée par son optimisme, Cristina conclut sur un ton faussement modeste : «La majorité des femmes roms n’ont jamais terminé leur scolarité et ne savent pas utiliser un ordinateur, mais j’envoie beaucoup de filles à l’école. Dans quelques années, elles sortiront de l’université et nous serons beaucoup plus fortes !»