Martín Caparrós. © Déo Negamiyimana
Martín Caparrós. © Déo Negamiyimana

Argentine Un commerce qui affame

Propos recueillis par Déo Negamiyimana - Article publié dans le magazine n°88, Mars 2017
Dans son dernier essai, le journaliste et écrivain argentin Martín Caparrós revient sur les méfaits du capitalisme qui ont plongé 5% de la population argentine dans une insécurité alimentaire aiguë. Une honte pour le grenier à soja du monde.

Dans La faim, Martín Caparrós indique que l’insécurité alimentaire dans son pays remonte à mars 1976. Lorsque le général Videla a pris le pouvoir, la conception de la politique économique et industrielle du pays ne s’accordait plus au nouveau monde global voulu par Washington. Elle avait produit une classe ouvrière bien trop combative. Dans les premiers jours d’avril 1976, l’ambassadeur américain à Buenos Aires recevait de son chef, le secrétaire d’État Henry Kissinger, une note secrète lui donnant l’ordre de faire pression pour que le projet économique de la junte militaire diminue la participation de l’État dans l’économie, la promotion de l’exportation et l’intérêt porté au secteur agricole jusque-là négligé. Au cours des décennies suivantes, d’après l’auteur, les gouvernements argentins successifs exécutèrent ces ordres, jusqu’à ce que le pays reprenne la place de grenier du monde, sans autres prétentions. Des milliers d’habitant·e·s des campagnes durent abandonner leurs exploitations pourtant rentables, chassés par l’avancée de la culture technicisée du soja.

«La majeure partie des 50 millions de tonnes de produits sert à nourrir les animaux qui alimentent à leur tour les nouveaux riches chinois.»

> AMNESTY : A quoi sert donc le renom de la production agricole de l’Argentine si sa population meurt de faim ?

< Martín Caparrós : Mon pays oriente sa production vers l’exportation en produisant notamment l’alimentation de poissons et de porcs chinois. La majeure partie des 50 millions de tonnes de produits sert à nourrir les animaux qui alimentent à leur tour les nouveaux riches chinois. Ce commerce a d’ailleurs fait sortir l’Argentine de la crise financière grâce à la hausse du prix des grains. Mais cette hausse engendre paradoxalement la mort de millions de personnes aussi bien dans mon pays que dans le reste de l’Amérique latine. En effet, beaucoup de réfugiés, notamment mexicains, espèrent trouver l’herbe plus verte chez nous. Ils déchantent très vite et viennent grossir les bidonvilles du Grand Buenos Aires où ils meurent de faim à leur tour.

> Quelle est l’ampleur de ce drame ?

< 5 % des foyers argentins sont aujourd’hui en situation d’insécurité alimentaire aiguë, 7% sont en situation d’insécurité alimentaire modérée. De plus, le taux d’enfants dénutris de façon chronique atteint actuellement 8%. Plusieurs éléments, dont le chômage qui frappe environ 3 millions d’habitants, expliquent les ravages de la faim dans ce grand pays exportateur de soja. Les familles concernées vivent dans des situations difficiles à imaginer : pas d’eau courante, d’égouts, ni électricité.

> Quelles sont les régions les plus touchées ?

< Aucune région ne semble épargnée. À dix kilomètres de Buenos Aires, par exemple, la population du quartier de Gregorio de Laferrere dans la commune de La Matanza, est marginalisée. À défaut d’aide des autorités, la société fonctionne au moyen d’opérations illégales sur le marché noir. Les conflits se résolvent par la violence car la justice et les règles n’existent pas.

«À défaut d’aide des autorités, la société fonctionne au moyen d’opérations illégales sur le marché noir. Les conflits se résolvent par la violence car la justice et les règles n’existent pas.»

> Peut-on espérer une solution ?

< Je n’en vois pas. La violence ouvrière organisée et catalysée par le processus de grève dans les années 1990 et 2000 a perdu sa légitimité. Elle a été remplacée par la violence inorganisée des bidonvilles. Évidemment, la jeunesse fait partie des premières victimes du système. Des enquêtes font état d’environ 700 000 jeunes entre 18 et 20 ans sans travail, ni beaucoup de chances d’en avoir. Cela équivaut à un jeune sur six, et à un jeune pauvre sur trois qui souffre de la faim.

La faim, Martín Caparrós, Buchet -Chastel, 2015, 784 p.