© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Écrivain·e·s suisses Vivre et mourir vivants

Par Jean Prod’hom* - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 88, Mars 2017
Chaque personne, chaque groupe, chaque peuple a depuis toujours fait au mieux avec la mort, mais que certains individus retirent à des innocents, dans d’innommables souffrances et à l’abandon de tous, la possibilité même de mourir un jour vivants, relève d’un scandale contre lequel bute tout pardon.

Vous êtes bien mignon Jean, mais les guerres qui font rage à nos portes et les réfugiés qui déferlent sur l’Europe n’effleurent même pas votre village. S’il vous plaît, revenez parmi nous et rapatriez votre prose, le travail ne manque pas.

Laurent

Si donc, cher Laurent, vous m’aviez demandé comment j’allais, je vous aurais répondu : Pas bien ! Nous parviennent au Riau, malgré le ronflement de la bise et les volets clos, de bien mauvaises nouvelles : guerres, pillages, attentats, famines ; seul l’éloignement en atténue l’inadmissible violence. Parfois cependant, l’occasion nous est donnée de nous réjouir : un peu de paix s’est installée quelque part, une éclaircie, l’image d’une famille qui sort de la nuit, d’une femme qui sort de prison, de visages qui reviennent de nulle part. On se dit alors que la violence est allée voir ailleurs, pourvu qu’elle ne les visite pas demain, ils ont tant besoin de repos. Ces bonnes nouvelles ne font pourtant pas taire les pleurs et les cris des corps mis à nu et à sang.

Certaines régions du monde ont su, depuis quelques décennies, la tenir en laisse, mais la violence brute rôde, va et vient, emprunte les sous-sols et campe en effet à nos portes ; il va falloir désormais que nous reprenions notre part, la mort, puisque c’est d’elle dont il s’agit, que nous la rapatrions dans nos vies en lui donnant, sans succomber à la peur, la place qui lui revient. On a déployé des armes lourdes et coûteuses pour lui faire la peau, en espérant un jour lui faire passer l’arme à gauche. Et tandis que les riches congèlent leurs morts, les pauvres balaient leurs cendres ; les uns font travailler les autres et capitalisent les biens de la terre pour leur permettre de disposer, lorsque la mort sera vaincue, d’un illusoire bonheur.

L’usine à frustrations tourne à plein régime, personne ne voit plus aujourd’hui comment arrêter ou ralentir le monstre ; on en appelle à la croissance et à la consommation, on traque ceux qui ne jouent pas le jeu, les gens du voyage, les vagabonds, les apatrides, les clodos. Ceux qui ont été invités à prendre place dans les chaînes de montage ont fait l’amère expérience de la dépossession, c’est au tour de ceux qui y avaient échappé jusque-là de se mettre au diapason du management scientifique et de la parcellisation : administrations, cultures, écoles, professions libérales… Tout est propre à prolonger l’état de domination et d’exploitation des hommes par eux-mêmes.

Tout est propre à prolonger l’état de domination et d’exploitation des hommes par eux-mêmes.

Les puissants soutenus par des foules d’actionnaires lancent des campagnes, ouvrent des fronts, se hâtent de retourner la terre sans aucun égard pour les populations locales, mettent la main sur ce dont ils tireront de l’or : gaz, pétrole, eau, minerais, avec les conséquences tragiques que l’on connaît : guerres, misère, famines là-bas ; précarité, pauvreté, pressions ici, tandis que les acteurs du marché prennent conscience qu’ils sont tous, sans exception, les éléments d’une chaîne de montage généralisée. Frederick Winslow Taylor a eu raison de nous, le culte de la croissance, de l’organisation scientifique et la délocalisation du travail nous ont fait commettre le pire en ne nous laissant plus aucune minute, condamnés que nous sommes à différer à jamais le bonheur auquel nous aspirions.

Nous sommes nombreux à souhaiter, à défaut d’éternité, d’un peu de repos, ne serait-ce que pour goûter à l’usufruit de ce dont nous avons été les artisans.

Lorsqu’à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme rédigent l’article 24 : Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques, chacun s’est mis à espérer que le temps était enfin venu de remettre la main sur sa vie.

On ne peut s’empêcher de penser aujourd’hui que cette mesure permettait d’abord de mettre à la disposition des détenteurs des moyens de production, des employés en bonne santé, pleins de ces forces vives dont ils pourraient tirer profit. Cinquante ans auront suffi pour que le monde entier souscrive à ce programme.

La crainte est vive aujourd’hui que travail, repos et loisirs viennent à se confondre.

La crainte est vive aujourd’hui que travail, repos et loisirs viennent à se confondre, que l’homme soit à la veille de perdre non seulement ce que les luttes ouvrières et syndicales lui avaient fait gagner, mais encore qu’il soit spolié de ses aspirations et de l’idée même qu’il pourrait en aller autrement.

À ce droit au repos de l’article 24, je voudrais ajouter un droit que je crois très ancien, le droit de s’absenter, le droit de quitter la partie, le droit de se retirer. Avec pour seul compagnon le battement de son cœur, les nuages qui passent et le temps qu’il fait. Le droit d’être là, sans nous, en deça de l’agitation, à deux pas de la mort qui, sans plus déborder, occuperait alors la place qui lui revient, une limite en deça de laquelle le miracle s’attarderait et au-delà de laquelle on ne reviendrait pas.

Vous comprenez, cher Laurent, ce serait la contribution des habitants des régions en paix, qui reprendraient la part qui leur revient, en consentant à la présence de la mort chez eux, la mort qui, lorsqu’on s’obstine à la passer sous silence conduit tôt ou tard à l’explosion de la violence. Se satisfaire de peu, ne compter pour rien, marcher, lire, écrire, regarder, il n’y a rien d’utopique. Sûr que la mort finirait par abandonner les champs de bataille.

Mais reprendre notre part, cher Laurent, n’est pas chose facile, vivre en paix non plus. Comme si au cœur du rêve d’une paix perpétuelle, une tension nous faisait hésiter encore, entre ce à quoi nous songions tandis que les conflits faisaient rage – vivre enfin ! –, et le désarroi que nous procure la pensée d’une paix solide et reconductible, sans bataille à livrer ni marché à gagner – pour quoi faire ? Il n’est pas si simple d’exister à l’écart des conflits avec pour seule butée, celle de sa propre mort.

Car si l’homme s’est donné les moyens de prolonger sa vie, ce n’est pas tant afin de repousser indéfiniment la mort qu’afin de disposer d’un peu plus de temps pour faire avec et recueillir l’éphémère qui croît dans son ombre. On ne se débarrassera pas d’elle de sitôt, et plutôt qu’elle ne s’étende comme une nappe d’huile, il convient de mieux comprendre ce qu’on lui doit, de l’inclure dans nos manières de faire, de dire, d’aller et de venir. De nous réjouir de croiser ceux qui tremblent d’être là et qui souhaitent, comme nous, prolonger ce miracle dans une espèce de communauté de solitudes, riches d’un secret que nous aurions à relancer plus loin, au-delà de l’horizon que nous aurons à rejoindre. Non ! cher Laurent, le travail ne manque pas non plus ici, je rêve que les hommes puissent un jour, enfin, vivre et mourir vivants.

* Jean Prod’hom est né à Lausanne. Marié et père de trois enfants, il vit dans le Jorat et enseigne au Mont-sur-Lausanne. Il a publié Tessons aux Éditions d’autre part en 2014 et Marges aux Éditions Antipodes en 2015. Il écrit quotidiennement depuis 2008 à l’enseigne de www.lesmarges.net.