© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Le jour où je me suis sentie forte

Par Nadia Boeheln* - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 88, Mars 2017
Je n’ai jamais eu de coup de foudre pour un homme, mais j’en ai eu un pour ma fille Olivia. Quand Raymonde, la sage-femme de service à l’hôpital, le jour de mon accouchement, l’a mise sur moi, j’en suis tombée éperdument amoureuse. En voyant ses lèvres pleines, sa chair rose débordante et son crâne harmonieux, j’ai su qu’elle serait belle.

Avant qu’elle ne soit hors de moi, je m’étais demandé si je l’aimerais, ma fille. Il me semblait plus naturel d’aimer un garçon. Pourtant on s’est tout de suite trouvées. J’ai compté avec effroi les mois puis les semaines qu’il me restait à lui donner le sein. J’aurais voulu que cette période ne cesse jamais. J’ai tant aimé la sentir se nourrir de moi, puis s’endormir rassurée et repue, ses petites mains roses accrochées à moi, ses ongles effrités s’enfonçant dans ma chair. Après seize semaines, il a fallu la laisser, reprendre le travail, la vie en dehors de nous.

J’avais étudié, obtenu un de ces postes convoités de journaliste dans un quotidien romand, je ne pouvais pas tout lâcher. Un ressort en moi me disait «tu dois continuer». Mais comme tout m’a semblé vain et âpre en comparaison à notre relation d’infinie tendresse. Le crépitement ininterrompu des ordinateurs dans l’open space m’agressait, l’importance que donnaient mes collègues à leur tâche m’insupportait. Quant à la valse éphémère des nouvelles du monde, elle me déprimait, profondément. Seul comptait à mes yeux le moment où je retrouverais Olivia, mon enfant. Sa chair douce, son souffle, son odeur tout contre moi. Pendant des mois, mon travail n’a été qu’une obligation contre ma nature de mère.

J’ai vécu comme une intrusion le moment où Romain, son père, a voulu retrouver mon corps, pile après les six semaines d’abstinence recommandées par la médecine, suite à l’accouchement. Mes seins étaient pour Olivia, ma chaleur et mon attention, tout était pour elle. Je voulais qu’il me laisse avec elle, au moins encore un peu.

On ne s’est jamais vraiment retrouvés, Romain et moi. On s’était connus dans l’élan de faire un enfant. Hormis notre amour pour notre fille, trop peu de choses nous liaient. Il me manquait des raisons de l’admirer : il me l’a fait payer, cher. Pour se défaire de ses sentiments, il n’a su faire autrement que de détruire l’image qu’il avait de moi, comme femme et comme mère. J’avais mélangé mon sang au sien pour faire notre enfant. Lorsqu’il s’en est allé, deux ans après sa naissance, je me suis sentie amputée. La douleur s’est estompée avec le temps. Même si ce sentiment d’avoir perdu une partie de moi a refait surface longtemps encore.

L’animosité de Romain, glaciale, cruelle, imprévisible mais systématique m’ébranlait profondément, elle renforçait ma sensation d’être en précarité, fragile, en danger même. Nous nous étions séparés. Je n’avais que ce que je méritais, me disaient tous ses faits et gestes. Pire, il agissait désormais contre moi. Malgré cela, je me suis efforcée de préserver son image aux yeux d’Olivia. Je l’ai encouragée à aimer librement son père ainsi que sa nouvelle compagne. Ça peut paraître anodin, insignifiant, pathétique même. C’est une de mes plus grandes fiertés.

C’est pendant cette période que j’ai réalisé à quel point le travail était pour moi un appui. Je me retrouvais seule avec une toute petite fille. Mais je n’étais pas que ça, une maman seule. J’avais mon emploi de journaliste sur lequel je pouvais m’appuyer pour grandir et m’ancrer au monde. Il m’a fallu quelques années pour me convaincre que j’étais capable de tout porter : un loyer genevois, le prix des vacances et des loisirs et surtout, l’alternance entre le travail et l’attention à ma fille.

Très tôt, nous avons pris l’habitude de répéter les leçons d’Olivia à plat ventre sur mon lit. Souvent, avant qu’elle me récite une poésie ou me lise une leçon, on commençait par se serrer dans les bras. Parfois c’était elle qui me demandait :

– Maman, on se fait des câlins ?

Parfois c’était moi.

L’une et l’autre avons toujours su nous retrouver, nous rassurer, nous réconforter et nous aimer dans ce lien charnel que nous avions créé aux premières années de sa vie.

À voir Olivia s’ancrer sans accrocs à sa scolarité, à la voir me questionner avec tant d’aplomb sur le règne animal, les hommes des cavernes ou le racisme, à la voir naviguer librement entre mon monde et celui de son père, j’en suis venue, presque par surprise, à me sentir plus forte. En fin de compte, je n’étais peut-être pas une mère seule et précaire, mais une mère indépendante. Et l’envie m’est même venue d’en faire plus.

Je me désolais de voir le journalisme subir la logique du marché, des annonceurs et des managers des grands groupes de presse. Je me désolais de nous voir ployer si facilement sous le flux ultrarapide de nouvelles périssables et périmées en l’espace de quelques heures. J’avais envie de créer mon propre journal. Un espace d’expression aux temps lents et aux formats allongés.

– Tu n’y penses pas ?, entendais-je dire lorsque çà et là je faisais part de mon projet.

– Ce n’est absolument pas viable.

Découragée, j’avais laissé l’idée à l’abandon quelque temps en me disant qu’entre mon travail et ma fille, c’était impossible. Mais l’envie demeurait et, comme c’est si souvent le cas dans la vie, c’est une rencontre qui m’a poussée à me lancer. À un souper de fin d’année, j’ai fait la connaissance de Pierre, le graphiste d’une revue écologique qui reprenait certains de mes articles. J’aimais sa manière de lier textes et photos. Un travail sobre et élégant qu’il adaptait à chaque objet à mettre en page. Sur le mode de celle qui sait que c’est irréaliste, je lui ai fait part du type de journal que je rêvais de mettre sur pied. À ma surprise il a répondu :

– C’est possible, il vaut mieux limiter les risques en visant une parution quelques fois par année, et en contrepartie se concentrer sur un bel objet.

Nous avons discuté financement, tirage et surtout des textes et des images auxquels nous rêvions de donner forme. Quelques semaines plus tard, je l’appelais et lui demandais s’il était partant pour mettre sur pied un trimestriel.

Je voulais que ma fille me voie entreprendre quelque chose. Je l’ai amenée visiter l’imprimerie où le journal était tiré. Elle aimait l’odeur douce de l’encre dans la salle des machines de l’imprimerie. Elle contemplait avec bonheur le travail de la plus grande rotative. À chaque fois que c’était possible, je la présentais aux auteurs, aux dessinateurs et aux photographes qui travaillaient pour nous. Un jour, sans crier gare, elle s’est mise à utiliser le logiciel de mise en page.

Lorsque nous avons fêté les trois ans de vie du journal, elle était là qui jouait avec Lydia et Sarah, les enfants de Pierre, tout en dégustant tous les mets au fromage que comportait le buffet. Elle a toujours adoré le fromage, même le plus bleu !

Après l’apéro, on s’est assises l’une contre l’autre dans le tram qui nous conduisait à la maison en laissant aller nos pensées. Puis, dans un de ces éclairs surprenants de lucidité qu’ont parfois les enfants, elle m’a dit :

– On a compris que tu étais capable de faire ton journal, maman ! Ce serait peut-être le moment de penser à l’amour aussi.

* Nadia Boehlen est porte-parole d’Amnesty International Suisse, elle publie des textes dans divers magazines, journaux et revues.