© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Écrivain·e·s suisses Inconscience collective

Par Olivia Gerig*- Article paru dans le magazine AMNESTY n° 88, Mars 2017
À Genève, c’est l’été. Les passants me regardent avec envie et les yeux brillants. Cela fait déjà quelques semaines que je suis arrivé en Suisse, embarqué dans un container. Par chance, à mon arrivée, je n’ai pas tout de suite été tripoté par des dizaines de mains. Ils m’ont tout d’abord mis en vitrine sur un mannequin famélique auquel il manque les bras et la tête. De taille «M», j’y suis resté deux semaines comme le «must have» de la saison et la pièce représentative d’une collection éthique avec une étiquette de marque consciente. Consciente ?

Je suis juste un tee-shirt en coton avec des dessins en couleur. J’avais fait des milliers de kilomètres pour me retrouver ici. En ce 5 juillet, mon moment de grâce a pris fin. Je suis le dernier modèle disponible. La vendeuse me retire de mon podium. J’atterris ensuite sur la surface métallique froide de la caisse et elle scanne mon étiquette. Ça bipe : CHF 24.90. Elle me balance dans tous les sens et m’enlève mon antivol. Ensuite, la caissière me plie et me jette dans un sac en plastique tout en y ajoutant un dépliant, le document explicatif de la démarche environnementale, éthique et consciente de la marque. Me retrouver à côté d’un dépliant qui vante l’attitude environnementale du magasin dans un sac en plastique me paraît déjà complètement paradoxal et le paragraphe consacré à la démarche éthique et consciente des conditions de travail et de vie des travailleurs qui me produisent encore plus.

Je me rappelle les conditions difficiles de ma naissance, là-bas dans ce pays lointain. Le sourire de la jeune fille qui m’a acquis à bon prix me fait plaisir et me console. Elle a sauté de joie lorsque la vendeuse lui a demandé de patienter en allant me chercher. Je me suis retrouvé entre ses doigts, admiré, puis enfilé. Elle a confié à une amie : «Trop bien, j’ai eu le dernier !». Je suis fier de susciter autant d’euphorie et je ne suis pas au bout de mes surprises. Quelques semaines plus tard, elle m’a saisi lors d’un tri minutieux puis placé avec soin dans une valise. Je pars en voyage !

Où m’emmène-t-on ? Aucune idée. J’ai juste compris que nous allions dans un pays où il faisait chaud. Je suis un peu à l’étroit dans sa valise. Le voyage promet d’être long. L’occasion de réfléchir et de me souvenir d’où je viens. Je creuse dans la mémoire de mes fibres. Je vois alors des champs à perte de vue. Ce sont des cultures de coton près de la ville de Kampong Cham au Cambodge où mon corps, après une récolte minutieuse, a été tissé dans la tradition khmère.

Je me rappelle surtout de cette petite fille aux yeux sombres qui travaillait sans relâche dans la chaleur derrière sa machine à coudre.

Puis, les images s’assombrissent. Je me remémore l’usine délabrée de Phnom Penh dans laquelle j’ai été finalisé. Après m’avoir ajouté une jolie illustration faite de palmiers, de fleurs et de perroquets multicolores, je dois être assemblé. De cette étape, je me rappelle surtout de cette petite fille aux yeux sombres qui travaillait sans relâche dans la chaleur derrière sa machine à coudre. Elle est si fatiguée. Ses doigts tremblent. Je vois aussi le tas de vêtements terminés à côté d’elle, le fruit de ses nombreuses heures de travail. La petite fille tient le coup, malgré tout. Je me souviens également avec un peu d’orgueil qu’elle me regarde différemment. J’imagine que je lui plais. Flatté, j’essaye de lui faciliter la tâche en me laissant glisser facilement sous l’aiguille. J’ai cru comprendre, malgré le bruit ambiant des machines, qu’elle s’appelle Narin, car sa grande sœur et sa mère travaillent juste à côté. Sa famille avait été heureuse avant qu’elle ne perde sa terre et sa maison au profit d’une entreprise soutenue par le gouvernement. Elles ont été obligées de travailler ici dans des conditions inhumaines. Relogés dans un ghetto aux portes de la capitale, sans revenus et sans ressources, les femmes et les enfants se sont retrouvés dans cet endroit insalubre, à me produire, moi et mes congénères.

Soudain, le temps s’est arrêté. Alors que Narin m’a terminé, qu’elle m’a, avec émotion et regrets, remisé dans un carton avec d’autres modèles en partance pour l’Europe et que l’on me charge dans un camion, la catastrophe s’est produite. J’ai entendu un grand bruit, juste derrière moi. Le toit de l’usine s’est effondré sur les ouvrières.

Ma propriétaire, Clara, 19 ans, vient de terminer le collège. Elle a décidé de voyager pendant une année. Sa première étape l’emmène au Cambodge. Dès notre arrivée, je reconnais les odeurs, la moiteur et la chaleur, le joyeux brouhaha. Je suis de retour dans le pays de ma naissance. Clara ne me porte pas tout de suite. Je suis curieux et j’attends mon tour avec impatience. Ça y est, c’est parti ! Nous montons dans un tuk-tuk. Nous nous arrêtons tout d’abord devant le portail d’une association cambodgienne de défense des droits humains, une femme d’une trentaine d’années nous rejoint à bord. Je crois comprendre que nous allons également rencontrer un journaliste, puis nous rendre dans un hôpital. Le journaliste, un Khmer, nous y attend. Il nous explique que nous allons rencontrer une enfant grièvement blessée lors de l’effondrement d’une usine textile. Le Khmer mène l’enquête pour un journal d’opposition au gouvernement.

Les blessés, malades et mourants gisent par dizaines sur des lits de fortune.

Je sens le cœur de Clara s’emballer. Elle a peur. Les hôpitaux publics cambodgiens ne ressemblent pas aux centres de soins en Suisse. Les blessés, malades et mourants gisent par dizaines sur des lits de fortune. Nous pénétrons dans l’hôpital précédés par un médecin. Il nous conduit dans une pièce ouverte sur l’extérieur, dans laquelle se trouvent quatre malades dans un état grave. Tout au fond, j’aperçois une adolescente penchée sur un lit dans lequel se trouve une enfant de 10 ans. Elle a perdu ses deux jambes. Nous nous approchons. Le visage de la petite fille s’éclaire. La petite fille s’agite soudain. Elle désigne Clara avec insistance. La petite fille ne s’est pas exprimée depuis son accident. Je reconnais alors ses petites mains qui m’ont confectionné et me rappelle de la catastrophe. Clara a compris, elle sort de la pièce, se rend dans les toilettes. De son sac à dos, elle sort un débardeur. Je quitte son corps soudainement et passe par-dessus sa tête. Clara enfile son débardeur et retourne auprès de la petite fille. D’un geste doux, Clara me tend à elle. La joie soudaine de ce petit visage meurtri me remplit de bonheur, elle me presse contre elle. Je ressens l’étincelle de vie revenir dans son âme et je comprends que c’est d’ici que je viens et que c’est auprès d’elle que je dois rester.

Phnom Penh Daily News, août

«Le corps du journaliste Saroeun Lorn a été retrouvé inanimé sur une route dans la nuit du 15 août. Sa moto a été heurtée accidentellement par un véhicule non identifié. Il est décédé sur le coup. Il avait publié quelques jours auparavant le témoignage troublant de Narin, une enfant de 10 ans victime de l’effondrement de l’usine textile fournissant des marques de distributeurs occidentaux à bas prix. (…) Le gouvernement réfute toute implication dans l’éviction de la famille de son logement et dit ignorer les conditions de travail pratiquées chez le fournisseur. Les distributeurs européens se disent profondément choqués par l’accident, (…) ». Sur la photo qui illustre l’article, une petite fille en fauteuil roulant au sourire éclatant. Elle porte un tee-shirt blanc avec des perroquets, des palmiers et des fleurs.

* Olivia Gerig est une auteure née à Genève en 1978. Elle a publié deux romans : L’Ogre du Salève en 2014 et Impasse khmère en 2016 aux Editions Encre Fraîche.