© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Espace fiction «Tu ne sais pas ce qu’il m’a fait»

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 89, Juin 2017
Il pleuvait ce jour-là. Une journée sombre, d’automne ou de printemps. Tu devais avoir cinq ou six ans. Tu t’en souviens très bien, parce que ta mère avait pris le temps de jouer avec toi. Pas un jeu de société ou de construction, non. Mais un jeu que vous aviez fabriqué ensemble de toutes pièces.

Vous aviez monté un téléphérique avec des briques de lait vides coloriées au feutre et une ficelle attachée entre deux meubles. Et quel téléphérique ! Il marchait superbien ! Les cabines descendaient et remontaient vraiment sur le cordon. Elles avaient fière allure, avec leur carrosserie bleue et rouge. C’était génial, c’était le meilleur téléphérique du monde ! C’était la meilleure maman du monde quand elle était comme ça, t’étais-tu dit, enchantée. Mais le soir même, elle avait recommencé à s’en prendre à ta sœur.

– C’est pas possible, je n’ai jamais vu une gamine aussi dure à comprendre. T’as vraiment la tête dure, lui répétait-elle. Regarde ta sœur, elle apprend vite, elle. C’est pas possible, cette gamine, il lui faut à nouveau des heures pour étudier cette poésie.

Dans ces moments, tu avais droit à une forme de compliment – tu apprenais vite. Tu aurais pu en tirer de la fierté. Mais comme c’était au détriment de ta sœur, ça te rendait triste. À ton avis, il n’y avait pas de grande différence entre elle et toi. Tu étais sûre qu’elle était capable d’étudier par cœur elle aussi. C’est ce que tu aurais voulu lui dire, à ta sœur, lorsque ta mère s’acharnait contre elle et qu’elle se mettait à pleurer. Mais tu laissais juste ton cœur se serrer. Était-ce parce que, dans ces moments au moins, tu valais quelque chose aux yeux de ta mère ?

Tu t’es toujours demandé comment c’était dans les autres enfances qui, comme la tienne, avaient l’air normales et heureuses sous tous les aspects : un père au travail, une mère au foyer, des vacances à la mer ou à la montagne, tous les biens de consommation propres à l’époque, une scolarité sans difficultés. Parce que chez toi, c’était les sables mouvants. La bienveillance maternelle était rare et volatile. Les journées normales ne duraient jamais. Elles étaient entrecoupées de cris, de stress, de dépréciations, de l’annonce d’un avenir menaçant, de reproches et de conflits. Pourtant, il y en avait eu quelques-unes, des journées heureuses, des journées au ciel éclatant, des journées parfaites, comme ce dimanche où vous étiez allés skier tous les quatre, ton père, ta mère, toi et ta sœur.

Pas un nuage, la neige scintillait et l’air était doux pour la saison. Tu avais dix ans, c’était le jour de ton anniversaire. Dans la voiture, tu avais ouvert la fenêtre pour sentir le soleil sur ton visage et respirer l’odeur des mélèzes le long de la route. Vous aviez mangé des frites-saucisses de veau au self-service. C’était exceptionnel ; d’habitude, vous n’alliez jamais au restaurant, c’était trop cher, disait ta mère. Et là, elle n’avait même pas rechigné pour la saucisse de veau. Elle s’était reposée sur la terrasse une bonne partie de l’après-midi, profitant du soleil et des chaises longues pourvues de couvertures, tandis que ton père, ta sœur et toi dévaliez les pistes en inventant mille jeux !

En fin d’après-midi, vous étiez passés chercher ta mère au self-service, et vous aviez skié tous les quatre jusqu’à la voiture. Dans les sapins, le long du parcours qui vous ramenait à la vallée, les oiseaux chantaient. Tu avais laissé glisser tes skis en t’emplissant de leur chant et du soleil déclinant qui te piquait la peau du visage. Tu étais heureuse. Depuis ce jour, chaque fois que tu entends des oiseaux dans la neige, tu ressens du bien-être. Pendant le chemin du retour, tu avais chanté des mélodies apprises et inventées. Ta mère était restée souriante et détendue jusqu’au soir. C’était une journée géniale, c’était le meilleur anniversaire de ton enfance, c’était une maman trop chouette. Mais ça n’avait pas duré.

Le lendemain, vous aviez rendu visite à ta grand-mère et, comme toujours dans ces cas-là, c’était l’enfer. Ta mère détestait ta grand-mère qui, c’est vrai, ne l’appréciait guère non plus. Des sentiments courants entre belle-mère et belle-fille. Sauf qu’avec ta mère, ça prenait des proportions incroyables. Lorsque vous vous prépariez pour aller voir vos grands-parents, elle distillait son stress et sa mauvaise humeur à toute la famille, et tes parents se disputaient à chaque fois. Ce jour-là, tu avais même vu ta mère poursuivre ton père en brandissant le manche de l’aspirateur.

Elle ressentait de manière exagérée les signes de possessivité que ta grand-mère avait à l’égard de ton père, ou ses remarques sur sa manière d’éduquer des enfants et de tenir une maison. Elle absorbait tout trop profondément, comme si ce qu’elle faisait n’avait aucune valeur. Elle ne savait pas ignorer et éluder, mais répondait, s’obstinait, faisait la tête, et en définitive, alimentait les conflits. Une fois, tu as même vu ta grand-mère gifler ta mère. Tu n’as jamais compris comment c’était arrivé. Tu avais la boule à la gorge, tu avais mal pour elle. Et honte aussi. Ce n’était pas possible que ta grand-mère, une personne posée et d’humeur égale, s’emporte ainsi contre ta mère. La honte de ta mère, oui, c’est peut-être la première fois que tu l’as ressentie, quand ta grand-mère a giflé ta mère. C’est terrible d’avoir honte de sa mère. C’est un sentiment que tu as porté longtemps. Lorsque tu réussiras parfaitement tes études, mais que tu te sentiras inférieure aux autres étudiants. La honte, un sentiment dont tu te seras souvent crue débarrassée, mais qui ressurgira dans certaines étapes de ta vie et que tu devras, encore et toujours, faire l’effort de chasser hors de toi.

Tu as toujours aimé l’école parce qu’il y avait des règles. Pas d’arbitraire. Des maîtres et des maîtresses qui se comportaient toujours de façon égale et posée. Tu as toujours aimé l’école parce que tu y étais en sécurité. Tu savais à quoi t’attendre. Et puis les maths, le français, le dessin ou le chant, ça t’allait bien. On t’aurait servi du chinois ou du sanskrit, ça t’aurait été aussi, du moment qu’il régnait une stabilité. Le problème, c’était quand tu retournais à la maison. Tes résultats seraient-ils suffisants aux yeux de ta mère ? Même après une année très bien réussie – toutes tes années étaient très bien réussies – tu risquais la réprobation.

– Tu as passé cette année, mais si tu continues comme ça, tu vas redoubler. Tu vas rater ta vie si tu ne travailles pas, tu entends ? Il n’y a aucune satisfaction à avoir !

Il y aura ce dossier de sciences naturelles avec des illustrations et des photos découpées dans des magazines que tu avais tant aimé préparer. Comme tu en étais fière ! Tu obtiendras un très bon résultat, mais pas le meilleur ! Au lieu de te féliciter, ta mère te demandera qui avait fait mieux. Puis elle te contraindra à demander à l’enseignante pourquoi tu n’avais pas obtenu la meilleure note. Quelle humiliation cela avait été de demander ainsi des comptes à ta maîtresse. Tout le plaisir que tu avais ressenti en montant le dossier était anéanti. Ton travail ne valait rien puisque quelqu’un avait fait mieux que toi. Ton travail ne valait rien, puisqu’il ne valait rien aux yeux de ta mère.

C’est à ce moment qu’elle se mettra à vous frapper plus régulièrement, ta sœur et toi. Des gifles, des cheveux tirés, des coups sur la tête, les épaules et le dos. Parfois, elle te poursuivra à travers l’appartement pour te rouer de coups. Tu ne sais plus dire pourquoi elle te frappait ainsi. Tu auras beau réfléchir, tu ne te rappelleras plus ce qui déclenchait son courroux. Elle dira qu’elle te frappait parce que tu étais une sale gamine. Une sale gamine, avec un sale caractère. Compris ! Une sale gamine. Comme pour la honte, il te faudra batailler longtemps encore pour te défaire de ce sentiment d’être une sale gamine, et pour ne plus retomber dans des situations où tu seras désignée comme telle !

Tu auras toujours peur que ta mère ne raconte des anecdotes déplacées sur ton compte, qu’elle ne traite ton père comme un enfant en l’empêchant de boire ou en le sommant de rentrer. Tu auras toujours peur qu’elle n’entre en conflit avec quelqu’un ou qu’elle fasse quelque chose de gênant : demander de baisser les prix dans un magasin, voler des habits dans le tas des objets trouvés à la piscine ou à l’école, séduire des hommes en ta présence. Tu auras toujours peur d’avoir honte de ta mère. Mais ça aurait été peu de chose, tu t’y serais habituée, tu en aurais rigolé, s’il n’y avait pas eu les coups.

Ta mère était petite et frêle, et tu étais vite devenue grande et robuste. Dès la fin de l’enfance, elle cessera donc de te frapper. Un jour où elle voudra à nouveau s’en prendre à toi, tu lui prendras le bras en le serrant très fort, en lui faisant sentir ta force, et tu lui diras :

– Ne me touche plus, je suis plus forte que toi. C’est moi qui peux te frapper maintenant si je veux.

Elle ne lèvera plus jamais la main sur toi. Mais les coups prendront une autre forme. Elle ne pourra jamais s’empêcher de dénigrer, de blesser exactement là où ça te fera le plus mal, de s’immiscer dans ta vie pour en traquer les éléments les moins reluisants et les jouer contre toi selon son humeur vacillante. Ta meilleure amie te tournera le dos au début du lycée, parce que tu n’étais pas assez populaire, pas assez cultivée, parce que tu ne fréquentais pas les bons cercles. Ta mère écoutera à peine lorsque tu lui en feras part. Mais à la première occasion, elle assènera :

– Ce n’est pas étonnant que ton amie ne veuille plus de toi, avec le caractère que tu as.

Pourtant, tu as continué de penser que cela pouvait changer. Qu’un jour, elle cesserait ses attaques pour ne montrer que son meilleur côté. C’était le début du printemps, tu avais laissé ton premier enfant avec ton mari pour rendre visite à tes parents. Vous aviez écossé les haricots sur la terrasse, ta mère et toi. Ça sentait bon la terre, le soleil de fin de journée jetait une lumière douce et orangée sur son visage fin et harmonieux. Ses yeux gris-bleu ressortaient particulièrement sur la jolie robe turquoise qu’elle portait. À 60 ans, elle était restée belle, elle le resterait sans doute jusqu’à sa mort. Cet après-midi-là, elle avait été volubile et d’humeur joyeuse. Vous aviez passé en revue les légumes qui poussaient dans son jardin. Elle t’avait expliqué comment elle faisait frire ses betteraves et ses fleurs de courgette, et elle t’avait parlé du concours de chant qu’elle avait gagné à la radio quand elle était enfant. Pour le souper, elle avait même cuisiné un de tes repas préférés, tomates farcies, riz blanc et salade. C’était un très bel après-midi, un des plus beaux après-midi de ta jeunesse. Quel bonheur de voir ta mère rieuse et détendue. Mais avant que tu ne partes, elle s’en était prise de manière virulente à ta manière d’être mère. Tu ne savais pas éduquer ta fille, tu n’étais pas assez stricte, tu lui faisais trop de compliments. Toute ta vie tu garderas l’espoir de trouver une sécurité auprès de ta mère, oui, toute ta vie. En vain.

La première fois que ta mère a voulu t’expliquer ce qui s’était passé avec son premier mari, tu devais avoir 25 ans. Vous vous promeniez toutes les deux le long d’un bisse de montagne en fin d’été. Le ciel noircissait annonçant une averse.

Elle a amené le sujet brusquement, sans précaution ou préambule aucun.

– Tu ne sais pas ce qu’il m’a fait... Il m’enfermait dehors, il était fou, il me frappait, il me forçait à…

– Arrête, s’il te plaît, je n’ai pas envie d’entendre ça, lui diras-tu pour l’interrompre.

Tu n’as jamais su exactement ce que ta mère avait subi avec ce premier mari. Deux ou trois fois encore, elle a évoqué ce passé, mais tu n’as jamais réussi à l’écouter. Elle a parlé de viols, de l’argent qu’il lui prenait, de la fois où il a failli l’étouffer avec un coussin, toujours par bribes. Deux ou trois fois, elle a voulu te raconter. Mais tu n’as jamais voulu écouter. Tu n’as jamais réussi à écouter vraiment ta mère se faire violer et se faire battre. Même si c’est ce que tu as entendu toute ta vie.