La photojournaliste afghane Farzana Wahidy ne se borne pas à dénoncer la violence dont ses compatriotes sont victimes, elle veut aussi transmettre leur courage et leur détermination. © AP Photo/Farzana Wahidy
La photojournaliste afghane Farzana Wahidy ne se borne pas à dénoncer la violence dont ses compatriotes sont victimes, elle veut aussi transmettre leur courage et leur détermination. © AP Photo/Farzana Wahidy

Afghanistan L’Afghanistan au féminin

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 90, Août 2017
Armée de son appareil photo, Farzana Wahidy documente le quotidien des femmes afghanes dans un pays rongé par la guerre. Par ses clichés, elle dévoile des aspects peu connus d’une société gouvernée par le masculin et les règles du patriarcat.

Farzana Wahidy est une boule d’énergie. Elle décrit son parcours de vie dans un flux de paroles rapide, comme si le temps lui était compté. Malgré ses gestes précipités, son regard est fier et son enthousiasme contagieux. Le qualificatif de battante est un euphémisme pour cette jeune femme de 33 ans. En 2012, elle faisait partie des 100 femmes les plus influentes d’Afghanistan, selon le groupe de presse Moby. Par le biais de la photographie, elle cherche à redonner une voix aux femmes et filles afghanes qu’elle considère trop souvent représentées comme fragiles, victimes et impuissantes.

Grandir avec les talibans

À l’instar de ses amis photographes, Farzana revient de loin. Originaire de Kandahar, elle déménage à 6 ans dans la capitale afghane et grandit en pleine guerre civile. Elle n’a que 12 ans lorsque les talibans prennent le pouvoir et interdisent aux filles d’aller à l’école. L’extrémisme religieux ne vient pourtant pas à bout de son goût d’apprendre. La fillette se met à fréquenter une école clandestine, dans un petit appartement de Kaboul aménagé en salle de classe. «Cette terrible période de l’histoire m’a beaucoup marquée. À l’âge de 13 ans, j’ai été battue dans la rue parce qu’un jour je ne portais pas la burqa. Tant de choses m’ont été enlevées. Ce régime a changé la vie de toutes les filles de ma génération», explique-t-elle, un sanglot dans la voix.

À la chute du régime en 2001, l’adolescente a 17 ans et peut enfin s’inscrire au lycée. La photographie est pour elle une révélation. «J’en suis littéralement tombée amoureuse. C’était un formidable moyen de m’exprimer et de raconter des histoires dans une langue universelle», raconte-t-elle en jouant avec une longue mèche de cheveux ondulés. La future reportère s’inscrit ensuite à l’Institut de photojournalisme d’Afghanistan (AINA) et rejoint la première volée de nouveaux photographes, après des années d’interdiction du médium par les talibans. À 20 ans, elle est engagée par l’Agence France Presse (AFP) et devient ainsi la première photographe afghane à travailler pour une agence internationale. Elle rencontre ensuite le photographe Massoud Hossaini qui deviendra son mari, et complète ses études au Canada.

Sujets sensibles et risqués

«Je crois qu’il est extrêmement important que les histoires des Afghanes soient racontées par des femmes qui viennent de la même culture.»

Si l’enfance de Farzana a forgé son destin, la photographie lui a donné une mission: raconter la vie des Afghanes. «La plupart des informations sur les femmes de mon pays publiées à l’étranger sont soit produites par des étrangers soit par des hommes afghans. Je crois qu’il est extrêmement important que les histoires des Afghanes soient racontées par des femmes qui viennent de la même culture.» La photographe pointe son objectif sur des sujets sensibles, tabous et souvent risqués. La proximité de la photojournaliste avec ses sujets lui permet d’aborder leur intimité, un thème auquel les hommes et les femmes étrangères n’ont pas accès. Pendant plusieurs années, elle photographie les victimes d’immolation par le feu. «Les hommes sont très réticents à ce qu’on photographie leurs épouses. Dans notre communauté, les femmes ne doivent pas être vues. On m’a demandé à de multiples reprises de retirer l’image d’une femme seins nus à la peau brûlée. J’ai refusé. Je pourrais finir en prison, mais c’est une réalité à laquelle j’ai assisté. Cette femme a accepté que je prenne cette photo, je n’ai pas le droit de la retirer.»

Héroïnes afghanes

Farzana ne se borne pas à dénoncer la violence dont ses compatriotes sont victimes, elle veut aussi transmettre leur courage et leur détermination. «Après avoir voyagé au Canada, aux États-Unis et en Europe, j’ai réalisé que quelque chose clochait. La plupart des photos ne documentaient qu’un seul aspect de la vie des Afghanes: leurs problèmes.» De retour au pays, la photographe est inspirée par un petit groupe de femmes de sa génération, décidées à rompre avec le passé et à faire leurs propres choix. «La plupart des Afghanes sont perçues comme des victimes, mais petit à petit, elles font évoluer les choses. Ce sont pour moi de véritables héroïnes et c’est ainsi que je veux les représenter», lâche-t-elle, une étincelle dans son regard marron. En 2015, elle prend une série de photos de militantes portant le cercueil de Fakhounda, une jeune femme de 27 ans accusée d’avoir brûlé un coran et battue à mort par des hommes de sa communauté. «Ces femmes ont véritablement brisé un tabou, en portant un cercueil pour la première fois en Afghanistan. C’était leur manière à elles de se battre pour changer l’Histoire. Elles m’ont donné de l’espoir et j’ai vraiment senti l’urgence de mon travail.»

La censure gagne du terrain

«Je dois produire des photos très fortes afin d’être une voix pour toutes les femmes afghanes qui ne peuvent pas crier.»

Farzana Wahidy, Massoud Hossaini et deux de leurs amis photographes ont fait l’objet d’un documentaire américain intitulé Frame by Frame retraçant la fulgurante révolution photographique afghane de ces dix dernières années. Pourtant, depuis le retrait des forces américaines, le retour des talibans et la présence du groupe armé État islamique sur le territoire, les médias sont redevenus l’objet de menaces et la censure gagne du terrain. Les années 2016 et 2017 ont été particulièrement meurtrières pour les reporters afghan·e·s. En janvier 2016, sept employé·e·s de la chaîne de télévision Tolo TV ont été tué·e·s dans une attaque suicide à Kaboul. En novembre 2016, un reporter de la chaîne de télévision Ariana News a été tué dans l’explosion d’une bombe dans le sud de la province de Helmand. Puis, en mai dernier, quatre collaborateurs et collaboratrices de la radio et télévision nationale afghane (RTA) ont été tué·e·s dans une attaque du groupe armé État islamique à Jalalabad.

Si le travail de journalisme redevient de plus en plus dangereux, il est encore plus délicat de l’exercer lorsqu’on est une femme. «J’ai été plusieurs fois menacée, je fais mon métier, mais la situation empire de jour en jour. Parfois je me dis: et si je meurs, le jeu en vaut-il la chandelle? Puis je me raisonne en me disant que je suis une des seules à pouvoir faire ce travail, je dois le faire pour mon pays.» Farzana et son mari Massoud sont déterminés à empêcher que leur pays ne soit englouti par un black-out médiatique, comme c’était le cas sous le régime des talibans. «Nous devons nous battre pour que l’Afghanistan ne retombe pas dans l’oubli. Je dois produire des photos très fortes afin d’être une voix pour toutes les femmes afghanes qui ne peuvent pas crier.»