© Ambroise Héritier
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Espace fiction «Je mange pas avec les doigts»

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 90, Août 2017
«Le niveau de formation des populations somalienne et érythréenne est inférieur à celui de la population suisse, et même de la population étrangère prise dans son ensemble.» J’ai lu cette phrase y a pas très longtemps sur internet, dans une étude de la Confédération. Je cherchais des informations sur les Érythréens en Suisse.

Mon père a quitté l’Érythrée quelques années avant l’indépendance, ma mère l’a suivi deux ans plus tard. Ils n’ont pas obtenu un vrai statut de réfugié, parce qu’à l’époque, la Suisse attendait de voir comment la guerre d’indépendance qui opposait mon pays à l’Éthiopie évoluait pour traiter les demandes. Mais étant donné la situation là-bas, ils n’ont pas non plus été renvoyés. Du classique, quoi. Du classique que plein de familles albanaises, kosovares, somaliennes ou éthiopiennes ont dû contourner pour vivre ici!

Moi, je suis né en Suisse. Trois ans après l’arrivée de mon père et une année après celle de ma mère. En Érythrée, mon père était infirmier, en Suisse, il travaillait au CHUV. Mais il n’était pas infirmier, ni même aide-soignant. Il nettoyait. C’est d’ailleurs toujours là qu’il travaille, au service de propreté et d’hygiène du centre hospitalier. Mais maintenant il forme les nouveaux employés. Ma mère disait toujours qu’il travaillait au CHUV, sans préciser ce qu’il faisait. Elle le disait d’une manière qui n’appelait aucune autre question. Comme mon père a tout de suite travaillé, il a appris plus vite le français que ma mère. Il a suivi des cours dans des associations et, surtout, il a parlé la langue avec ses collègues, des Portugais et des Espagnols, et quelques Français, des étrangers qui, parce qu’ils étaient moins étrangers que nous, avaient tout de suite de vrais permis. Il s’est intégré plus facilement, mon père, je crois. Il a d’ailleurs vite été un des piliers du Centre érythréen, donnant ses conseils aux nouveaux arrivants. Ma mère, elle, est restée en retrait. Sa priorité c’était nous, ma sœur et moi. Au début, elle travaillait juste à gauche à droite: des ménages chez des privés.

Elle ne parlait presque pas le français, ma mère, surtout pendant les premières années de notre scolarité. Pourtant, elle a tout fait pour qu’on réussisse. Pas une seule fois elle nous a amenés en retard à l’école. Elle était au taquet, comme on dit par ici. Elle a eu recours aux traducteurs scolaires pour les réunions importantes avec les enseignantes. Et elle hésitait jamais à venir plus tôt le matin ou à la sortie des cours, pour que la maîtresse lui explique ce qu’elle-même n’avait pas compris.

– Je suis la mère de Yabet, disait-elle simplement de son sourire calme, en s’imposant au bureau de la maîtresse avec les passages des devoirs qu’elle devait se faire expliquer.

Elle téléchargeait les exemples d’examens importants des années précédentes pour que nous puissions nous entraîner, ma sœur et moi. Elle allait sonner à la porte de nos voisins suisses pour leur demander des explications. Elle s’organisait pour que notre père vérifie nos leçons de français: les lectures et les poésies, surtout. Mais ce qui nous a le plus aidés, ça a été sa volonté de nous mélanger avec nos camarades suisses, ou italiens ou portugais. Enfin, ceux qui réussissaient mieux que nous selon les études de la Confédération. Elle avait un vrai don pour ça. Elle respectait scrupuleusement les codes en vigueur dans la cour d’école, habits propres, récrés rigoureusement conformes, c’est-à-dire sans sucre, participation aux réunions et autres apéros scolaires, et tout le tralala.

Moi, j’ai appris le français dans la cour de mon immeuble, à Bellevaux, un quartier au nord de Lausanne, et à l’école. Je me souviens même plus l’avoir appris. Un jour, je parlais le français avec les enfants de mon quartier, et le tigrinya avec mes parents. Je n’avais pas d’accent, mais j’utilisais des expressions qui venaient de leur manière de parler. Pendant longtemps, j’ai par exemple dit «la madame», au lieu de Madame ou de la dame.

J’étais timide, et ce n’est qu’à 8 ans que j’ai eu mon premier vrai copain d’école, Jérôme. Il était grand et déjà large d’épaules, ses yeux bruns et chauds contrastaient avec la blondeur de ses cheveux. Il était volontiers bagarreur, mais seulement dans le jeu, dans le plaisir de mesurer sa force à d’autres. Il pouvait être très doux aussi, avec Alexandre qui était handicapé d’une jambe ou Noémie, sa meilleure copine. Et il aimait bien être avec moi. Oui, il adorait être avec moi, à la récré, à la gym, pendant les courses d’école, et il avait même décrété que j’étais son meilleur ami. Ma mère était contente d’apprendre que j’avais un vrai copain suisse, mon premier copain suisse. Et elle a tout de suite bien fait les choses. Lorsque la mère de Jérôme m’a invité pour la première fois à passer une nuit chez lui, la mienne a amené un beau gâteau aux carottes, et elle a invité toute la famille de mon ami à venir goûter des spécialités érythréennes lors de la fête de la communauté le dimanche suivant.

J’étais trop content d’aller chez Jérôme, mon premier vrai copain suisse, mais je n’ai pas osé parler à sa mère, ni à son père. Pourtant, ils m’ont posé plein de questions sur ce que j’aimais à l’école et dans la vie. Mais moi j’avais peur de répondre faux, de dire quelque chose qu’il ne fallait pas dire à des parents suisses, et qu’ensuite ils ne m’invitent plus à jouer avec Jérôme. Alors je ne faisais que sourire en baissant les épaules. J’ai parlé seulement avec Jérôme, quand on jouait seuls les deux dans sa chambre, lui et moi.

Lorsque Jérôme est venu avec sa famille à la fête de la communauté la semaine suivante, sur la pelouse de Vidy, j’étais heureux et inquiet en même temps. Ma mère n’a pas fait la maligne parce qu’elle amenait des Suisses tout blancs. Comme d’habitude, elle a partagé son temps avec les autres femmes érythréennes – je dis les femmes, parce que dans nos fêtes ça continue d’être comme ça, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. En même temps, elle a accueilli avec discrétion et chaleur mon ami et sa famille, veillant à ce qu’ils goûtent à tout et se mêlent aux Érythréens qui parlaient le mieux le français.

Ça me gênait pas que mon père fasse les nettoyages, vu que c’était jamais dit, ni que les femmes soient d’un côté et les hommes de l’autre. Ce qui me gênait, c’était que ma mère ne parle pas bien le français, et surtout, mais alors surtout, qu’on mange avec les doigts. Quand ma mère a amené l’injera à nos invités, cette galette qu’on utilise pour manger avec les doigts le ragoût de viande et de légumes, j’ai eu terriblement honte. Et lorsqu’elle m’a demandé si j’en voulais, j’ai dit bien fort: 

– Non, je mange pas avec les doigts, je veux seulement de la viande grillée.

Ma mère a fait mine de rien. Elle a proposé des services aux invités, puis elle m’a ramené de la viande, du pain et de la salade avec un couteau et une fourchette. Les parents de Jérôme, eux, ont mangé l’injera avec les doigts. Et ils ont demandé à Jérôme et à son frère d’y goûter. À la fin du repas, ma mère a amené des torchons humides pour qu’on puisse tous s’essuyer les mains.

Moi, j’ai eu un peu peur pendant toute l’après-midi que Jérôme et sa famille partent parce que ma mère ne parlait pas assez bien le français et parce qu’on mangeait avec les doigts. Mais ils sont restés jusqu’au soir. Et on n’a pas arrêté de jouer : au foot, à imiter les chorégraphies de nos voisins de pelouse brésiliens, à chasser les insectes comme des fous avec notre ballon, à la corde à sauter avec les filles, à se tremper les pieds dans l’eau. Lorsque ses parents lui ont dit que c’était l’heure de rentrer, Jérôme, rouge d’excitation, m’a dit:

– C’était génial ta fête, Yabet!

C’est avec Jérôme et ses parents que j’ai préparé les examens qui m’ont permis d’accéder à la voie secondaire qui mène au gymnase.

Pour les filles aussi j’ai été lent. Ma mère m’a toujours encouragé à voir les autres enfants érythréens, lors de fêtes ou de rencontres. Mais elle ne m’a jamais forcé à me lier à une fille érythréenne. Ce qui m’a freiné bien plus qu’une quelconque pression de la famille ou de la communauté, ça a été ma timidité, et peut-être la peur de jouer le noir de service, ou plutôt celle de pas bien jouer ce rôle. C’est au gymnase que j’ai entendu parler pour la première fois de ce mythe débile selon lequel la taille de nos sexes à nous les noirs serait supérieure à celle des blancs, tout comme nos performances sexuelles. Je me demande bien comment ce mythe est né, peut-être des fantasmes que les colons attribuaient à leurs épouses blanches? Quoi qu’il en soit, je n’avais aucune expérience avec les filles, et j’avais peur de ne pas correspondre au mythe et de les faire fuir.   

Alors j’ai pas absolument cherché à avoir une fille. Je me suis concentré sur mes études. J’avais le goût des chiffres et la facilité qui allait avec. Mais le niveau de mon français demeurait catastrophique. Et je ne voyais pas comment l’améliorer. Je ne comprenais pas, mais alors pas du tout, comment on articulait les mots à l’intérieur d’une phrase et encore moins les phrases entre elles. Et puis, pour réussir de bonnes compositions de français, il fallait une culture générale, savoir ce qu’était la politique, la philosophie, savoir parler des grands auteurs français. Moi, je n’avais rien de tout ça. Et je ne savais pas comment m’y prendre pour progresser. J’en parlais à Olivia, une brune à frange, au joli visage rieur et espiègle qui prenait le même bus que moi pour monter dans les hauts de Lausanne.

– Viens t’exercer chez moi, si tu veux. Le dimanche y a rien à faire, je pourrai te faire faire quelques dissertations!, m’avait-elle proposé.

– Ah ouais, ce serait bien.

Et c’est comme ça que j’ai commencé à améliorer mon français, en allant écrire des textes chez Olivia et sa mère, une syndicaliste qui a-do-rait parler de politique et critiquer à fond la caisse et avec un monstre humour tout ce qui était de droite.

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Un jour de novembre noir et pluvieux, sa mère était sortie et Olivia m’avait proposé d’écouter de la musique dans sa chambre après les exercices. Je me suis installé sur son lit sans réfléchir. Elle a mis de la musique malienne, puis elle s’est assise sur mes genoux et a passé ses bras autour de mon cou, avec son sourire espiègle. J’ai passé les miens autour de sa taille, il n’y avait rien d’autre à faire. On est restés longtemps, très longtemps à goûter la chaleur de nos corps. On est restés longtemps, très longtemps à tressaillir chaque fois que nos doigts, nos visages ou nos lèvres s’effleuraient. On est restés longtemps à s’aimer comme on le fait sans doute qu’avec un premier amour.

C’est grâce à Olivia et à sa mère que j’ai compris ce qu’étaient ces histoires de gauche, de centre et de droite en politique. Mes parents ne me parlaient que de guerre d’indépendance ou de groupe d’opposition, mais je n’avais jamais entendu parler de gauche et de droite, alors j’y comprenais rien, et j’avais honte. Gauche et droite, c’était des choses que tout le monde devait comprendre. Les profs – au lieu de nous expliquer ce que ça signifiait – en parlaient d’ailleurs comme s’il s’agissait des évidences les plus plates, comme le chaud et le froid. Je me rappelle aujourd’hui encore de la formule que la mère d’Olivia avait assenée en riant pour résumer l’appartenance politique :

– Mon cher, si tu veux donner de l’argent à l’éducation et à la culture, tu es de gauche, si tu veux en donner à l’armée et aux entreprises, tu es de droite!

C’est aussi grâce à Olivia et à sa mère que j’ai compris des notions comme racisme, antisémitisme, extrémisme, fondamentalisme, intégrisme qui, à cause de tous ces «isme», me semblaient supercompliquées. On avait fait des colonnes d’arguments pour que je puisse me les approprier et les différencier entre elles.

On est restés plusieurs années ensemble, Olivia et moi. Elle et sa mère ont continué de m’enrichir de leurs discussions. Puis, elle a trouvé qu’il était temps pour elle d’explorer d’autres univers, de goûter à d’autres corps. J’avais bien senti qu’elle évitait ces moments où je me mettais à passer mes mains sur ses seins ou dans sa culotte. J’avais bien senti qu’elle avait envie de sortir et de voyager sans moi, qu’elle prévoyait son quotidien et son avenir sans moi. Mais je l’aimais autant dans sa manière d’avancer dans la vie hors de moi que lorsqu’elle recherchait nuit et jour notre tendresse. J’ai été triste, quand elle m’a annoncé sa décision. Bien sûr.

Puis, j’ai remarqué que plus aucun élément de savoir occidental ne me faisait peur. J’ai remarqué aussi que je n’avais plus peur de manger l’injera avec les doigts.