«Confidences», de Max Lobe, a reçu le prix Ahmadou Kourouma. Un roman à lire à haute voix, pour savourer une écriture haute en couleurs. © Yvonne Böhler/Éditions Zoé
«Confidences», de Max Lobe, a reçu le prix Ahmadou Kourouma. Un roman à lire à haute voix, pour savourer une écriture haute en couleurs. © Yvonne Böhler/Éditions Zoé

Interview Max Lobe, sur les traces de la « guerre cachée »

Propos recueillis par Camille Grandjean-Jornod - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 90, Août 2017
Né au Cameroun, Max Lobe vit en Suisse depuis ses 18 ans. Dans «Confidences», son troisième roman, il part en quête de l’histoire du pays de son enfance. En ligne de mire, les années noires de la guerre d’indépendance, souvent passées sous silence. Interview.
> AMNESTY: Pourquoi cette envie de retourner au Cameroun, dix ans après votre départ ?

< Max Lobe: J’avais le désir de savoir qui j’étais, de comprendre ce pays-là. Une conférence sur le livre Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) a suscité en moi un désir de comprendre, mais surtout une sorte de honte, de n’avoir pas cherché moi-même à savoir. Comment avais-je pu m’attacher tellement à un autre pays que le mien, être plus au fait de ce qui se passe en Suisse, et même en France où je n’ai jamais vécu, qu’au Cameroun? J’avais une dette intellectuelle envers ce pays, le besoin de chercher ce qui s’y est réellement passé. Et c’est relativement facile car c’est récent, il y a encore des rescapés.

> Vous évoquez pourtant une certaine omerta autour de la guerre d’indépendance. Une rescapée s’insurge même quand vous l’interrogez…

< Il y a quand même des travaux – à l’étranger surtout. Après, le silence, c’est important: quand on a vécu une histoire comme celle-là, on ne parle pas toujours. Au début, je pensais «les politiques ont couvert», mais peut-être que les victimes elles-mêmes ont besoin d’un peu plus de temps. D’une part, à cause de la honte: elles auraient bien voulu raconter à leur descendance des histoires de force et de victoire, mais ça ne correspond pas à la réalité. D’autre part, le silence montre aussi la gravité des faits. C’est encore tout frais: les bourreaux sont encore là. On veut tourner la page. Sauf que les petits-enfants disent un jour: revenons d’abord un peu sur ce qui s’est passé – et c’est ce que je fais.

> Vous brisez un tabou?

< Je n’ai aucune prétention. Ce sont des choses qu’on connaît tous, mais dont on ne veut pas trop parler. Et politiquement, la France ne va pas se lever demain matin et faire ses excuses au Cameroun! Je n’ai jamais cru que la littérature était là pour sauver le monde. Mais elle peut pousser la réflexion un peu plus loin. Savoir ce qu’on commémore, ce qu’on met dans les livres d’école, ce sont des choix politiques. Les Camerounais pourraient écrire eux-mêmes leur histoire, sans attendre que d’autres le fassent pour eux.

> C’est ce que vous faites avec Confidences?

La guerre, pour le romancier, ce n’est pas 20 000 morts, c’est cette fille qui est partie chercher de l’eau et n’est pas rentrée, laissant sa mère pleurer.

< Je ne suis pas historien! Je m’inspire de leur travail, mais à chacun son rôle. La guerre, pour le romancier, ce n’est pas 20 000 morts, c’est cette fille qui est partie chercher de l’eau et n’est pas rentrée, laissant sa mère pleurer. Mais des historiens m’ont dit: «Vous les romanciers, vous avez une façon de raconter l’histoire qui touche davantage que les livres d’histoire.» La transmission se fait car nous parlons de l’humain, des sentiments.

> Pourquoi cette transmission est-elle importante?

< La réponse est simple: l’histoire risque de se répéter. Peut-être qu’elle se répète même déjà. Ou peut-être qu’elle n’a cessé de se répéter. Il y a des évolutions, mais ce qui n’a pas changé, c’est le rapport de force. Au moins, que les nouvelles générations le sachent! Je ne suis pas Mélenchon, je ne vais pas révolutionner quoi que ce soit. Comme on dit au Cameroun, «c’est comme ça, on va faire comment?» Ce qui serait important, c’est si les politiciens pouvaient, partout, respecter un peu plus les peuples.

> La prostitution, la guerre d’indépendance, bientôt Boko Haram: vous abordez des thèmes sensibles.
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< Je ne suis pas dans la dénonciation. L’écrivain n’est pas Amnesty International. Il peut s’indigner dans une interview, militer par ailleurs, mais le roman est une œuvre d’art avant tout. J’y mets simplement en jeu des personnages qui nous racontent notre société. Un artiste doit être le témoin de son époque. J’écris pour raconter ce monde. Et je n’écris pas que le ciel est beau et les roses parfumées, car ce monde est d’une violence incroyable. Après, la question est: comment écrit-on? On peut raconter une guerre en parlant de détonations et de cadavres, comme on peut raconter une guerre en parlant du gazouillis des oiseaux ou du foot des enfants.

Confidences, Max Lobe, Éditions Zoé, 2016, 288 p.