Famille yézidie sur la route entre Dahuk et le camp d’Essyan. 540 000 déplacé·e·s internes vivent actuellement dans le district de Dahuk. © Amnesty International/David Cornut
Famille yézidie sur la route entre Dahuk et le camp d’Essyan. 540 000 déplacé·e·s internes vivent actuellement dans le district de Dahuk. © Amnesty International/David Cornut

Irak «Daech meurt, et nous vivons»

Par David Cornut avec Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 90, Août 2017
Depuis 2014, des dizaines de milliers d’Irakien·e·s de confession yézidie, une religion minoritaire en Irak, ont été massacré·e·s ou réduit·e·s en esclavage par le groupe armé État islamique (EI) ou Daech. Aujourd’hui, celles et ceux qui ont réussi à fuir ou qui ont été libéré·e·s tentent de se reconstruire dans les ruines de leur pays. Reportage à Dahuk, dans le Kurdistan irakien, où des dizaines de milliers de Yézidi·e·s ont trouvé refuge.

«J’ai pensé que c’était la fin pour nous», confie Bagir, le jeune avocat yézidi qui m’accompagne dans la région de Dahuk, en regardant des photos datant du 3 août 2014. Ce jour-là, l’EI entre dans le district de Sinjar, dans le nord-est irakien. 400 000 personnes vivent dans cette région, en majorité des Yézidi·e·s dont la religion date de l’Antiquité. Des «adorateurs du diable qui doivent être exterminés», aux yeux de Daech. Des milliers d’hommes, femmes et enfants sont assassiné·e·s, décapité·e·s, exécuté·e·s sommairement ou enterré·e·s vivant·e·s dans des fosses communes. Plus de 7000 femmes, jeunes filles et jeunes garçons sont kidnappé·e·s, torturé·e·s et mis·es en esclavage. La liste des atrocités que ces personnes subissent est sans fin: viols à répétition, dont des actes de pédophilie, transfusion sanguine forcée, brûlures à l’acide, torture et endoctrinement. En juin 2017, 3000 femmes, jeunes filles et jeunes garçons demeurent aux mains de Daech, la plupart retenu·e·s en Syrie. Pourtant, les rescapé·e·s amorcent un lent processus de reconstruction et de résilience.

Face à l’ampleur des traumatismes subis par les Yézidi·e·s et d’autres minorités «impures» aux yeux de Daech, l’Irak manque cruellement de moyens.

Face à l’ampleur des traumatismes subis par les Yézidi·e·s et d’autres minorités «impures» aux yeux de Daech, l’Irak manque cruellement de moyens. Après des mois ou des années de captivité, les femmes se retrouvent souvent sans leur mari, donc sans ressources financières, à leur libération. S’ajoute à cela l’endettement de leurs proches, qui ont emprunté pour obtenir leur libération et payer les passeurs. Le frère d’Amina**, par exemple, a réuni 21 000 dollars pour la faire libérer. Un bureau du gouvernement kurde a été mis en place pour aider financièrement les Yézidi·e·s. Une organisation yézidie privée, Yazda, a aussi créé un système de bons, qui ne couvre toutefois que les besoins financiers les plus élémentaires. La tâche reste colossale.

Village de Yézidi·e·s près du camp de Sharyah. © Amnesty International/David Cornut

Soigner les traumas

À côté de la pauvreté qui guette les survivant·e·s, le traumatisme lié aux atrocités subies les habite au quotidien. Helan** veut témoigner, mais cela rouvre les plaies. «À chaque fois, j’ai l’impression que mon mari meurt à nouveau.» L’accès à des soins psychologiques demeure lacunaire. Certain·e·s rescapé·e·s peuvent contacter un·e spécialiste à Dahuk. Mais c’est à une heure en transport en commun du camp, et le billet coûte près de 30 dollars. Certaines organisations locales ont tenté de former leur personnel, mais cela demeure souvent superficiel et inadéquat. Thamir, 27 ans, étudiant en psychologie à l’Institut de psychothérapie et psycho-traumatologie de Dahuk, explique: «Ils viennent sept jours, avec le titre de "conseiller", parlent avec les anciennes captives et rouvrent leurs blessures. Elles sont ensuite laissées à elles-mêmes, avec leur traumatisme.» Ce qui manque, c’est un traitement à long terme: «Ces femmes ont beaucoup de choses à faire sortir.» Les chiffres parlent d’eux-mêmes: pour 540 000 déplacé·e·s internes vivant actuellement dans le district de Dahuk, on ne compte que six psychologues ou psychiatres.

Pourtant, grâce à l’initiative du Dr Jan Kizilhan, un psychothérapeute d’origine yézidie établi en Allemagne, et avec le soutien de l’État du Bade-Wurtemberg, l’institut où étudie Thamir a ouvert ses portes en mars. Pour son vice-président, le Dr Mamou Farhan Othman, «la situation est la même qu’en Pologne après la Seconde Guerre mondiale. Le pays est déchiré, des milliers de personnes souffrent de traumatismes graves et ont besoin de psychothérapeutes formés.» À l’institut, les étudiant·e·s bénéficient de l’expérience de spécialistes allemands qui enseignent le temps d’un semestre. En parallèle, ces futur·e·s psychologues ou psychiatres traitent plusieurs survivant·e·s le temps de leur cursus.

«Toutes les survivantes souffrent de dépression profonde, de troubles alimentaires et d’envies de suicide.»

Haritah, Kurde de 24 ans, nous explique qu’elle aide d’abord la patiente à raconter son histoire personnelle, avant d’aborder le traumatisme durant la quatrième ou cinquième rencontre. Cela aide à établir une relation de confiance. «Les obstacles sont nombreux : beaucoup de femmes issues d’une société patriarcale ressentent un fort sentiment de honte. D’autres détestent leur propre corps, ou ont le sentiment qu’il a cessé de leur appartenir. Certaines, enfin, viennent de milieux ruraux très rigides et peinent à s’ouvrir au thérapeute.» «Toutes les patientes souffrent de dépression profonde, de troubles alimentaires et d’envies de suicide», précise-t-elle.

«Certaines ont, de plus, des marques physiques de leur captivité qui leur rappellent sans cesse l’horreur vécue : os brisés, marques de torture sur le visage, les oreilles ou le corps», complète Thamir. «Les enfants portent aussi les séquelles du lavage de cerveau entrepris par l’EI. Le groupe introduit des pilules, du captagon, dans la nourriture des enfants yézidis avant de les former comme kamikazes. À leur libération, ils sont non seulement fanatisés, mais certains souffrent de troubles mentaux dus à cette drogue.»

Stimuler la créativité Dans le camp d’Essyan, les enfants peignent leurs rêves et leurs traumatismes sur les tentes de l’UNICEF. © Amnesty International/David Cornut

Dans les camps, l’aide aux déplacé·e·s internes s’organise. Khalida, 23 ans, fraîchement diplômée en ingénierie, travaille pour l’Agence allemande de développement international (GIZ). Elle supervise 200 personnes pour des tâches rémunérées dans le camp de Kabartu: «Le travail permet de lutter contre la dépression», m’explique-t-elle. Silvia Zunino, d’origine italienne et responsable de l’organisation Yazda en Irak, nous explique que «tout est collectif chez les Yézidis. Ils parlent en permanence de l’assaut de l’EI sur Sinjar, ce qui alimente la dynamique du traumatisme.» Yazda monte des projets visant à stimuler la créativité des enfants afin de canaliser leurs émotions négatives. Sur les tentes du camp d’Essyan, qui abrite 14 000 individus, des jeunes ont peint le futur qu’ils voient en rêve – des sourires, des téléphones portables, des étoiles ou encore deux écoliers heureux. Il y a aussi des dessins qui rappellent l’effroi, comme celui d’un garçon donnant son manteau à une fille qui grelotte, une référence claire à l’hiver qui a suivi la fuite de Sinjar. David Cornut recueille le témoignage de Norah, libérée par l’EI en janvier 2017. © Amnesty International

Plus de 15 000 bébés sont nés dans les camps yézidis depuis le début des massacres. En 2014, mon guide irakien Bagir pensait que tout était perdu. Aujourd’hui, il fait ce constat: «Daech meurt, et nous vivons.»

* David Cornut, responsable de campagnes à la section suisse d'Amnesty International, s’est rendu en mission en Irak. Il a également organisé une campagne en faveur des femmes yézidies.

** Les prénoms des survivantes ont été modifiés pour préserver leur anonymat.