L’occupation israélienne de la Cisjordanie, y compris de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza, est à l’origine d’innombrables violations. Sur la photo, un checkpoint qui barre l’accès à la cour de la mosquée Al-Aqsa sur le Mont du Temple, dans le quartier de Bab al-Majlis à Jérusalem. © Yoav Gross/B’Tselem
L’occupation israélienne de la Cisjordanie, y compris de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza, est à l’origine d’innombrables violations. Sur la photo, un checkpoint qui barre l’accès à la cour de la mosquée Al-Aqsa sur le Mont du Temple, dans le quartier de Bab al-Majlis à Jérusalem. © Yoav Gross/B’Tselem

Défenseur·e·s des droits humains Israël: les voix critiques sous pression

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 90, Août 2017
Une minorité significative de la société israélienne remet en cause les violations des droits humains engendrées par le découpage et le contrôle du territoire palestinien. Mais les voix critiques subissent des entraves à leur travail et de graves attaques. Le point avec Roy Yellin, responsable des relations extérieures à B’Tselem (Centre israélien d’information pour les droits humains dans les territoires occupés).
> AMNESTY: Le découpage du territoire palestinien porte en lui les germes d’innombrables violations?

© DR < Roy Yellin: Au cours des années, Israël a divisé les territoires occupés en trois différentes zones avec une stratégie très claire de fragmentation. Le but était d’empêcher toute forme d’organisation, de volonté politique et de résistance à l’occupation. Gaza est totalement séparée de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est; l’État d’Israël se trouve entre ces territoires.

> Vous dépeignez l’occupation israélienne comme une forme de colonialisme?

< Une grande partie de la communauté internationale ne comprend pas la relation de pouvoir dans la zone. On pense qu’il y a deux parties au conflit et que chacune d’entre elles doit faire des compromis pour que le conflit se termine. Il s’agit là d’une perception très naïve de la situation. Dans les faits, il y a une partie très forte, Israël, membre de l’OCDE, qui reçoit un soutien massif des États-Unis. Une partie qui est aussi une puissance économique et possède l’une des armées les plus fortes au monde. De l’autre côté, les Palestiniens subissent la pauvreté et n’ont aucune influence économique ou capacité militaire. Pourtant, on continue de faire comme s’il y avait un équilibre des pouvoirs que des négociations pourraient résoudre! Israël joue cette carte très habilement.

> Quelles sont les conséquences de cette relation de pouvoir asymétrique?

< Des violations systématiques résultent de la vie quotidienne sous l’occupation. Il n’y a pas de liberté de mouvement: si quelqu’un veut aller d’Hébron à Naplouse, même pour rendre visite à un membre de sa famille proche, ou s’il souhaite vendre sa marchandise, il a besoin d’un permis, délivré ou renouvelé selon le bon vouloir des autorités israéliennes. La planification du territoire reste en mains israéliennes. Quand les Palestiniens construisent, certains immeubles sont déterminés comme illégaux et, du coup, menacés de destruction. Ces violences systématiques sont sous-rapportées. Les médias couvrent seulement les confrontations armées directes, qui sont la conséquence de cette violence quotidienne. Mais ils ne traitent pas le contrôle, la négation et la violation des droits liés à l’occupation. Tout le monde y est habitué: c’est déjà devenu une non-histoire.

> L’armée viole aussi sciemment une série de droits.

< Lors de la dernière guerre à Gaza, plus de 500 enfants ont péri. L’année dernière, 101 Palestiniens ont été tués par les forces de sécurité israéliennes. Les soldats utilisent les armes d’une manière très permissive. Lors des guerres, l’armée a tiré des bombes sur des zones résidentielles en prétendant qu’il s’agissait de cibles militaires et que les pertes civiles étaient des dommages collatéraux. En plus de tuer des gens, elle détériore leur environnement de vie, restreint leur liberté de mouvement et enfreint leur droit à la vie privée, notamment avec des raids au milieu de la nuit. L’État d’Israël ne verse aucune compensation lorsque des gens meurent ou sont blessés et ne rend aucun compte pour cela. Donc, la situation risque d’empirer.

> Les Palestinien·ne·s subissent aussi une justice érigée contre eux?

< Un Palestinien sur cinq passe dans une prison israélienne. C’est énorme. Les Palestiniens accusés d’enfreindre la sécurité d’Israël sont jugés par des tribunaux militaires. Même s’ils accèdent à un procès, ils ne sont pas jugés par leur société mais par une force d’occupation. S’ils sont soupçonnés d’offense à la sécurité, les avocats leur conseillent de tout avouer, même s’ils n’ont pas commis ce dont ils sont accusés. S’ensuivent, dans 90% des cas, des négociations de plaidoyer de culpabilité qui les laissent en prison pour moins de temps (quatre à six mois) que s’ils essaient de prouver qu’ils sont innocents (jusqu’à la fin de leur procès, soit une année à une année et demie). Ce procédé est largement plus répandu que la détention administrative, également contraire aux droits humains. On a affaire à une justice automatisée, un semblant de justice.

> De quel soutien bénéficiez-vous dans votre remise en cause de l’occupation israélienne?

< Nous sommes minoritaires dans cette posture, mais nous sommes une minorité significative. De plus, les récentes attaques que nous avons subies de la part de politiciens de haut niveau, notamment du Premier ministre et des membres de son cabinet, renforcent paradoxalement notre cause. Suite à ces attaques, nous ne sommes plus seulement considérés comme des défenseurs des droits humains, mais nous devenons aussi un symbole national de démocratie. Les attaques que nous subissons ont un effet polarisant: les gens doivent décider si Israël est un endroit où une société civile vibrante peut agir et prendre position contre le gouvernement ou si le pays se dirige au contraire vers un modèle autoritaire. Si tel était le cas, on ne ferait plus partie du club des pays démocratiques. Cela dit, on ne peut prétendre être une démocratie en étant une puissance occupante.

> À quels obstacles les ONG sont-elles confrontées avec Netanyahou?

< Israël contracte l’espace dévolu à la société civile et pousse avec ses méthodes notre société vers des pays comme la Russie, la Turquie, l’Inde, l’Égypte et la Hongrie, où les défenseurs des droits humains ne peuvent plus travailler librement. Les autorités ont pris diverses mesures législatives, notamment la loi dite de «transparence», qui impose de nouvelles obligations de déclaration aux ONG recevant plus de la moitié de leur financement de gouvernements étrangers, soit la quasi-totalité des organisations critiques vis-à-vis du gouvernement israélien. Les autorités cherchent à nous discréditer, y compris sur la base de nos propres publications, en nous traitant d’agents étrangers. Il y a eu des incidents de violence physique et des menaces de mort en direction des défenseurs des droits humains. À B’Tselem, nous avons été victimes de cyberattaques et avons dû déplacer notre serveur dans un autre pays après que des fournisseurs de service internet israéliens ont refusé de nous héberger, le nombre d’attaques rendant le service trop coûteux pour eux.

> Dans sa volonté de discréditer les voix critiques, le gouvernement israélien bénéficie de soutiens étrangers, y compris en Suisse!

< Le gouvernement israélien est habile à délégitimer les cercles qui contestent l’occupation des Territoires palestiniens dans les pays européens. Israël a ainsi obtenu des soutiens au Parlement suisse auprès de politiciens d’extrême droite. (Ndlr : Roy Yellin fait référence à la motion du conseiller national UDC Christian Imark, adoptée en mars par le Conseil national, qui questionnait le soutien de la Confédération à des ONG israéliennes et palestiniennes). Suite à l’approbation de cette motion, il y a eu toute une émulation en Israël. Les parlementaires suisses ont été cités en exemple à suivre, cela a donné du poids à ceux qui soutiennent l’occupation. De telles initiatives sont dangereuses, car elles peuvent affecter le soutien – significatif – de la Suisse à notre travail. Il est donc important que ceux qui portent les droits humains en Suisse se fassent entendre comme contre-voix au discours du gouvernement israélien.