Ildefonso Zamora est chez lui au milieu des arbres, qu’il défend contre les bandes qui exploitent illégalement la forêt. © Wolf-Dieter Vogel
Ildefonso Zamora est chez lui au milieu des arbres, qu’il défend contre les bandes qui exploitent illégalement la forêt. © Wolf-Dieter Vogel

Défenseur·e·s des droits humains Au nom des arbres

Par Wolf-Dieter Vogel, journaliste et correspondant pour l’Amérique latine - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 90, Août 2017
Ils lui ont pris son fils. Ils l’ont menacé. Il a même été en prison. Pourtant, Ildefonso Zamora continue à lutter contre les bandes qui coupent illégalement du bois et menacent les bases d’existence des indigènes.

Par moments, seules les larmes coulent. «Pas par lâcheté, mais parce que nous ne sommes pas en mesure de nous défendre», précise Ildefonso Zamora. Ses yeux trahissent une profonde tristesse. «C’est une douleur qui ne s’en va jamais, une perte qu’on ne peut pas surmonter.» Puis son regard se promène de la table à manger vers sa femme Modesta, qui prépare des galettes de maïs sur le feu. Cela fait maintenant dix ans que son fils Aldo a été assassiné. Le jeune homme et son frère Misael sont tombés dans une embuscade le 15 mai 2007. Plusieurs hommes ont ouvert le feu et tué Aldo. Misael s’en est sorti avec une grave lésion pulmonaire.

C’est le lourd prix que le Mexicain de 55 ans a payé pour s’être engagé pour le maintien de la forêt dans son pays. Bien plus lourd que les menaces constantes de policiers, soldats et criminels, ou que l’emprisonnement qu’il a dû subir. Depuis vingt ans, il lutte contre les bandes qui abattent illégalement des arbres autour du village indigène de San Juan Atzingo. «Ils pensaient que nous allions renoncer après le meurtre d’Aldo, mais ils se sont trompés», dit Zamora. La colère l’a même poussé à continuer. «Il en va du futur de notre fils, de nos filles et – j’en suis particulièrement fier – de nos petits-enfants.»

Neuf terrains de football chaque jour

La famille est au complet ce matin dans la pièce bâtie en bois sombre qui sert de cuisine et de salle à manger aux Zamora. Seuls quelques rayons de soleil pénètrent à travers les fentes entre les planches du mur. Malgré tout, Ildefonso garde toujours son chapeau de paille, comme si le sombrero ne le protégeait pas uniquement du soleil. Son regard reste sérieux tandis qu’il raconte ce qu’il lui est arrivé ainsi qu’à sa famille. Pendant ce temps, sa fille Rosario pétrit la pâte gris-bleu pour les galettes de maïs tandis que Teresa, la grand-mère, s’assure qu’il y ait toujours assez de gorditas (chaussons de maïs) sur la table pour les invité·e·s. Un modeste feu luit dans le foyer, les bûches y sont ajoutées avec parcimonie. Comme dans de nombreuses communautés indigènes, l’usage précautionneux des ressources naturelles joue un rôle important dans le village nahuatl de San Juan Atzingo.

© Wolf-Dieter Vogel

«Sans forêt, il n’y a pas d’eau et sans eau, il n’y a pas de vie», explique Ildefonso tandis que ses deux petits-enfants s’agitent sur leurs chaises. C’est la raison pour laquelle il s’oppose à la déforestation illégale et veille au reboisement des forêts détruites. Les forêts de San Juan Atzingo appartiennent au parc naturel « Lagunas de Zempoala », qui fait partie d’une zone de forêts et de lacs hébergeant 2% de la biodiversité mondiale et assurant les trois quarts de l’approvisionnement en eau de Mexico City. À cause des voleurs de bois, 2400 hectares de forêt sont perdus chaque jour – la surface de neuf terrains de football. C’est donc une question de survie.

«Sans forêt, il n’y a pas d’eau et sans eau, il n’y a pas de vie», explique Ildefonso Zamora.

Cela devrait aussi inquiéter les autorités. Pourtant, Ildefonso Zamora vit exactement le contraire depuis qu’il a commencé, en 1998, à défendre les forêts. Comme membre du Conseil municipal, il était jadis responsable des programmes de reboisement et a porté plainte contre l’abattage illégal. Comme rien ne se passait, il s’est tourné vers les autorités au plus haut niveau: le Ministère de l’environnement et le bureau du procureur général. Mais, là non plus, personne n’a réagi.

Parallèlement, les menaces ont commencé. «Tes jours sont comptés», lui ont crié des hommes depuis une voiture alors qu’il manifestait en 2006 avec d’autres pour demander des poursuites pénales contre l’abattage. «Si tu n’arrêtes pas, nous te trouverons où ça te fera le plus mal.» C’est ce qu’ils ont fait. Sept mois plus tard, ils tuaient Aldo. Il a fallu trois ans jusqu’à ce que deux coupables, membres d’une bande de bûcherons, soient arrêtés. «Les deux autres courent toujours, bien que les autorités sachent très bien de qui il s’agit», dit Zamora.

Corruption et opérations illégales

Personne ici à San Juan Atzingo ne s’en étonne. Chacun·e sait comment cela se passe : les policiers locaux encaissent régulièrement leurs pots-de-vin, les camions chargés de troncs volés circulent la nuit à travers les villages avec la protection de la police, et les enquêtes n’aboutissent jamais. «La déforestation illégale rapporte beaucoup, il y a donc de gros intérêts politiques et économiques», Ildefonso en est convaincu. «Les bandes sont protégées par des fonctionnaires au plus haut niveau.»

En novembre 2015, il a été arrêté et a passé neuf mois en prison. Il a été frappé, insulté, poussé dans les escaliers. Il a même été enfermé dans la même prison que deux des meurtriers de son fils. Si la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, Amnesty International et d’autres ne s’étaient pas préoccupé·e·s de son sort, Ildefonso croupirait aujourd’hui encore derrière les barreaux. Les accusations étaient pourtant sans fondement. Il aurait volé de l’argent à une habitante du village. Mais au moment des faits, il était à l’assemblée inaugurale d’un groupe environnemental à Toluca, la capitale de l’État.

L’accusation de vol le fâche: «Nous n’avons pas besoin de voler, notre famille travaille dur.» Sur la propriété des Zamora se dressent trois maisons, une cabane et trois camionnettes entourées d’innombrables plantes. La famille vit de ce que la terre de ces montagnes humides du Mexique central leur donne: des haricots, de l’avoine, des feuilles de cactus et, surtout, du maïs. Teresa, la grand-mère, tient un stand de marché dans le lieu de pèlerinage de Chalma, situé non loin de là.

L’arbre, source de vie   © Wolf-Dieter Vogel

Sa famille l’a toujours soutenu, assure le Mexicain tandis qu’il marche vers l’un des champs qui nourrit les Zamora. Dans le village aussi, tout le monde est solidaire. Les «traîtres», comme il appelle les voleurs de bois, viennent de communautés voisines. Lui ne peut quasiment pas se déplacer hors de San Juan Atzingo : «Trop dangereux». Mais ici, il se sent en sécurité, même si des policiers s’attardent régulièrement sans raison devant sa ferme. Dernièrement, des soldats ont même pénétré dans la maison, soi-disant car ils cherchaient l’emplacement d’une cérémonie de mariage. Un prétexte, Zamora en est persuadé.

Au milieu de son champ, en compagnie de son fils Misael et de ses petits-enfants, Ildefonso se détend. Entre les arbres et les buissons qu’il connaît comme sa poche, il parle des récoltes. Des haricots jaunes, des champignons toxiques et du pouvoir de guérison des herbes qui poussent sur son terrain en pente. «Planter un arbre ne m’aide pas seulement moi, mais l’humanité», affirme ce catholique convaincu. «Aussi longtemps que Dieu me donne de vivre, je continuerai à lutter.» L’emportera-t-il contre les criminels, les soldats et les policiers ? Zamora est optimiste à sa manière: «Peut-être qu’ils échapperont aux tribunaux terrestres, mais personne ne peut se soustraire au jugement divin.»