Entourées de photos de personnes disparues, des femmes bosniennes sont rassemblées à Tuzla (Bosnie), dans les locaux de l’Union des mères de Srebrenica, pour regarder la retransmission du procès de Radovan Karadzic par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie en 2016. © AP Photo/Amel Emric
Entourées de photos de personnes disparues, des femmes bosniennes sont rassemblées à Tuzla (Bosnie), dans les locaux de l’Union des mères de Srebrenica, pour regarder la retransmission du procès de Radovan Karadzic par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie en 2016. © AP Photo/Amel Emric

De la guerre à la paix Un après-guerre interminable

Par Jean-Arnault Dérens - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
Vingt-deux ans après la fin de la guerre, la Bosnie-Herzégovine est toujours un pays bloqué et divisé par la mainmise des partis nationalistes. La population, laminée par une interminable «transition» économique, n’a guère d’autre option que l’exil.

Derventa n’est pas la ville la plus pauvre de Bosnie-Herzégovine. On la présente même comme un rare exemple de «success story» économique dans un pays ravagé par une interminable transition, où le chômage réel touche toujours près de la moitié de la population. Située dans le nord du pays, non loin de la frontière croate, cette agglomération d’une cinquantaine de milliers d’habitant·e·s était un nœud stratégique essentiel reliant les territoires contrôlés par les nationalistes serbes durant la guerre (1992-1995). Elle fit donc l’objet de combats acharnés, chaque camp commettant de nombreux crimes de guerre, dont beaucoup n’ont toujours pas été jugés. La reconstruction a été achevée voici une dizaine d’années et Derventa, qui ne compte plus que 30 000 habitant·e·s, est devenue une destination privilégiée des entreprises de sous-traitance autrichiennes et hongroises: textile, chaussures, petite métallurgie, etc. Les salaires? 150 euros par mois. Le droit du travail? Inexistant. «Tu travailles trois ou quatre mois et, du jour au lendemain, tu peux te retrouver à la porte si tu ne fais pas l’affaire, ou si l’usine réduit sa production», explique Vesna, une ouvrière.

Derventa est un bastion électoral du très nationaliste Milorad Dodik.

Derventa est un bastion électoral du très nationaliste Milorad Dodik, le président de la Republika Srpska (RS, République serbe de Bosnie), «l’entité serbe» d’une Bosnie-Herzégovine toujours divisée selon les règles établies par les accords de paix de Dayton (décembre 1995), qui mirent fin au conflit. D’un côté, sur 49% du territoire, la RS ; de l’autre, sur 51%, la Fédération croato-bosniaque, elle-même subdivisée en dix cantons aux très larges compétences, à quoi s’ajoute encore le «district fédéral» de Brčko. Entre Fédération et RS, la fiscalité, le système de retraite et les assurances sociales diffèrent, sans parler de la police, de la justice ou des programmes scolaires, définis au niveau des entités, voire des cantons de la Fédération. Le seul point commun est que les partis nationalistes – bosniaques, croates ou serbes – dominent presque toutes les assemblées, presque tous les niveaux de pouvoir.

«Tout est fait pour nous diviser», lâche Čedo Vujičić, directeur des Derventske Novine, l’hebdomadaire local. Lui-même est serbe, son collègue et meilleur ami est bosniaque – «et le prochain journaliste que nous embaucherons sera forcément un Croate», lâche-t-il en riant. Avant la guerre, la population de Derventa se composait de 43% de Serbes, 39% de Croates, 14% de Bosniaques et beaucoup de «Yougoslaves». Aujourd’hui, elle est serbe à 85%, mais Čedo veut toujours croire que la vie commune est possible. Il ne s’est pourtant pas rendu à Sarajevo depuis plus de dix ans. «Pour quoi faire ? Zagreb ou Belgrade sont plus faciles d’accès, et la Bosnie ne fonctionne toujours pas comme un État», explique le journaliste.

«Tout est fait pour nous diviser», lâche Cedo VujiCiC, directeur des Derventske Novine, l’hebdomadaire local.

Ces dernières années, le débat politique qui agite la Bosnie depuis la fin de la guerre et tourne toujours autour de la même question – faut-il renforcer les compétences de l’État central ou celles des entités? – se fait sans cesse plus âpre. Les électeurs plébiscitent des partis nationalistes dont ils connaissent pourtant bien le haut niveau de corruption, moins par adhésion que par crainte des autres communautés. L’Union européenne accepte le statu quo et cette mainmise des nationalistes, pour peu qu’une apparente stabilité soit maintenue. Les citoyen·ne·s, qui avaient tenté de se révolter contre cette lourde chape de plomb lors du mouvement des plénums en février 2014, n’espèrent plus rien qu’une amélioration, même infime, de leurs conditions de vie. Un espoir qui a bien peu de chances de se concrétiser: hormis la délocalisation des entreprises de main-d’œuvre, dont Derventa est un exemple pionnier, la seule autre perspective qui s’offre aux jeunes, notamment les diplômé·e·s, est l’exil. Vers l’Europe occidentale ou des destinations plus lointaines.


Le TPIY, ou la «faillite organisée» de la justice internationale

«Nous avons vraiment cru au Tribunal pénal international. Nous pensions qu’il allait identifier les responsables des crimes commis, de manière à ce qu’aucun de nos peuples ne porte le poids d’une responsabilité collective. Mais regardez ce qu’il est devenu... Une machine à acquitter!» Proche du groupe des Femmes en noir de Belgrade, des militantes féministes antinationalistes, Masa ne décolère pas face à ce qu’elle considère comme la «faillite organisée» de la justice internationale.

«regardez ce qu’il est devenu... Une machine à acquitter!»

Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a été créé en 1993, alors que la guerre battait son plein en Bosnie-Herzégovine. Certains le soupçonnèrent d’être une manière pour la «communauté internationale» de se donner bonne conscience, en jugeant des guerres qu’elle avait été incapable d’empêcher. Mais le tribunal a essayé de tracer sa voie, malgré les critiques récurrentes des nationalistes de tous les camps, affirmant sa volonté de juger non pas les exécutant·e·s, mais les concepteurs et les responsables des crimes commis, au nom de leur responsabilité de commandement. Ainsi, en 1999, durant la guerre du Kosovo, le dirigeant serbe Slobodan Milosevic fut le premier chef d’État en exercice inculpé par une juridiction internationale.

La situation est paradoxalement devenue plus complexe au début des années 2000, quand l’Union européenne a posé aux pays des Balkans candidats à l’intégration la condition d’une «coopération pleine et entière» avec le TPIY. Les gouvernements de la région ont été atteints d’une étrange forme de schizophrénie: ils ont progressivement arrêté et transféré à La Haye les inculpés qui se trouvaient sur leur territoire, tout en finançant leur défense sur le budget public. De la sorte, les généraux ou les chefs miliciens arrêtés, tant croates que serbes, devenaient des victimes expiatoires, «sacrifiées» sur l’autel de l’intégration européenne de leurs pays respectifs. Et les choses sont devenues encore plus claires quand, après le temps des arrestations, est venu celui des remises en liberté.

En quelques mois de l’hiver 2012-2013, les plus importants procès du TPIY ont été cassés en appel, entraînant la libération des généraux croates Gotovina et Markac, de l’ancien chef d’état-major serbe Perisic et d’autres responsables de premier plan... Tous avaient été condamnés à de lourdes peines en première instance, et ces jugements initiaux ont été invalidés sans production de nouveaux éléments: les juges ont simplement décidé de ne plus tenir compte de la responsabilité de commandement. Ce revirement majeur a été imposé par le président du tribunal, le juge américain Theodor Meron, inquiet de la jurisprudence internationale que le TPIY aurait pu établir. Dès lors, les retours au pays des «héros», reconnus coupables de crimes épouvantables puis finalement acquittés, se sont transformés en de véritables cérémonies de liesse patriotique, tandis que cette glorification des criminels de guerre s’accompagnait d’une remise en question des crimes commis, un révisionnisme historique équitablement partagé entre tous les pays de la région.