© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Espace fiction Les poupées de chiffon

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
L’atelier de couture se trouvait à l’entresol du vaste bâtiment gris. On y entrait par un court escalier en bois depuis le hall en dalles lisses. De lourdes fenêtres laissaient entrer la lumière sur le côté et à l’arrière de la pièce.

Les vingt postes de travail étaient répartis en rangées de quatre sur des tables de bois rudimentaires. La responsable de l’atelier, Madame Cupin, siégeait à l’avant de la salle sur son pupitre recouvert de rouleaux de tissu, de bobines de fil, de mètres rubans et de ciseaux de tailles variables. Les filles, âgées entre 8 et 15 ans, entraient à horaires réguliers pour repriser ou coudre des vêtements commandés par l’armée.

Elles se mettaient immédiatement à la tâche, comme des ouvrières. Les plus petites reprisaient à la main, d’autres découpaient les morceaux de tissus selon les chablons préparés par Madame Cupin, tandis que les plus habiles confectionnaient les vêtements sur les machines à coudre formées de lourds cylindres noirs installées sur chaque table. On l’avait placée à l’orphelinat un mois de décembre 1954. Mère morte de tuberculose, père jugé inapte.

Lorsqu’elle était arrivée, elle s’était laissée hypnotiser par la neige qui tombait presque sans discontinuer. Elle avait voulu ne ressentir que les flocons qui se répandaient autour d’elle dans un murmure doux et infini. Rien d’autre. La première année, elle hurlait la nuit dans son sommeil. Pour qui aurait su regarder, ses yeux bleus tournaient le plus souvent au gris, comme s’ils s’éteignaient. Et, durant de longs moments d’absence, elle détournait son regard de l’endroit où elle se trouvait pour regarder au loin, ailleurs.

Très vite, elle avait appris à éviter les coups de règle sur les doigts, les punitions et les privations pour les travaux mal effectués. Elle cousait droit, suivait la mesure, le tracé, la cadence. Madame Cupin l’avait rapidement placée en arrière de salle, juste à côté de l’une des fenêtres. La lumière du jour éclairait à présent son ouvrage, et elle échappait au champ de vision de la surveillante lorsqu’elle ne passait pas entre les tables pour vérifier que toutes les filles respectent ses consignes de discipline.

Elle recherchait les restes de tissus coincés dans les machines ou oubliés sous les tables. Elle récupérait les aiguilles, les boutons perdus, les bouts de laine ou de fil qui traînaient dans la salle. Sans se faire remarquer. Elle s’était mise à fabriquer une poupée. Lorsque la surveillante se dirigeait vers elle, elle ôtait sa figurine en devenir de la machine à coudre et la cachait sous sa jupe pour y replacer l’ouvrage destiné à l’armée. Elle avançait lentement, prudemment, tant elle avait peur de se faire prendre sur le fait.

© Ambroise Héritier

«Du jour au lendemain, je n’ai eu que des murs autour de moi, plus jamais de bras pour me donner de chaleur, que des murs froids», racontera-t-elle bien des années plus tard. C’est la nuit tombée, avant de glisser dans le sommeil, qu’elle le ressentait le plus. L’obscurité et le silence lui renvoyaient des images d’avant. Le contraste avec sa vie d’enfant placée la plongeait dans l’effroi.– J’ai peur de dormir seule la nuit, tu sais. Heureusement que tu es là maintenant, avait-elle murmuré à la première poupée qu’elle avait amenée dans son lit.

Chaque soir, elle la mettait contre elle, pour avoir moins peur du noir. Pour oublier les murs autour d’elle.

Elle trouvait de l’apaisement à être dehors, peu importe où, mais dehors. Elle se recueillait pour ressentir les éléments, leur voix, leur souffle, leur présence. Sur le muret à l’arrière de la grande bâtisse, elle se laissait réchauffer, étourdir et enivrer par le soleil. Près du chêne, à l’orée de la route pour Payerne, elle écoutait le bruissement des feuilles, observait le mouvement des nuages. Et, longtemps après que les autres enfants se soient réfugiés au-dedans, elle demeurait sous le catalpa centenaire pour s’imprégner des odeurs qui naissaient lorsque la pluie touche le sol.

Cela lui avait pris près d’une année pour fabriquer ses trois poupées sans se faire surprendre. Elle prenait presque toujours avec elle la première qu’elle avait cousue, en la dissimulant entre son collant et son ventre. Et chaque matin, elle cachait les deux autres dans le trou qu’elle avait fait sous son matelas, exactement à l’endroit où il se posait sur les ressorts du sommier. Pour les reprendre le soir.

La poupée aux cheveux d’or tient un enfant par la main.

Elle le rassure de son regard.

Le berce de ses chants, de ses mots, de sa tendresse.

La poupée aux cheveux courts porte l’enfant sur ses épaules.

Elle lui compte le geai, la mésange et le rouge-gorge.

Elle le berce au creux de ses bras.

Personne ne l’avait surprise avec ses poupées. Personne, jusqu’à ce jour de janvier, humide et froid, où elle avait compté à tort avec l’absence de la sœur de Froideville, la pire de toutes. La sœur était entrée dans sa chambre sans frapper, au moment même où elle fixait ses figurines entre les ressorts du lit.

– D’où viennent ces poupées? avait-elle aboyé de sa voix dure et sèche en les arrachant à l’enfant.

Cette journée avait été la plus longue de toute son enfance. Elle avait cherché à se rassurer en se disant qu’elle avait juste ramassé des restes de tissus. Mais elle n’avait pu se défaire de l’angoisse sourde qui lui nouait le ventre. Le soir, lorsqu’elle était entrée dans la salle à manger allongée aux parois boisées, les flammes orange et bleues faisaient craquer le bois d’un bruit sec dans la cheminée coulée à même le sol. La sœur de Froideville avait traîné Anne devant les autres enfants. Trois gifles cinglantes avaient résonné dans le silence pesant de la pièce. Puis la sœur avait dressé la liste du matériel amassé pour réaliser les poupées et dépeint l’enfant comme une voleuse. De telles prises à partie étaient fréquentes dans l’établissement. Les sœurs maniaient la délation, l’humiliation et la domination en y mêlant les gifles et les coups, la privation de repas, l’enfermement à la buanderie ou au cachot, parfois plusieurs jours de suite. Alors elle n’avait pas bronché. Mais lorsque la sœur avait jeté ses trois poupées au feu, elle avait senti son collant se mouiller.

                                                                          ***

Je ne sais pas si ça tient à sa scolarité demeurée rudimentaire ou à ce que la société lui a fait subir, mais ma mère a toujours refusé d’endosser un rôle social. Elle n’a jamais cherché à correspondre à l’image d’une bonne mère ou d’une épouse modèle, et a toujours conservé des goûts simples, détachés de tout bagage culturel et de tout conformisme.

Pendant de longues périodes, elle persistait à porter de vieux habits, improbables et farfelus, presque des haillons, ses cheveux en bataille et sales, ses yeux nus, hagards, sans fard, et ce regard effrayé, épouvanté. Pourtant, elle savait être belle. De sa beauté blonde. De ses cheveux lisses et soignés, de ses robes à imprimés, de ses manteaux cintrés.

De ce qu’elle a subi, ma mère ne m’a fait subir rigoureusement que sa folie. Combien de fois ne l’ai-je entendue remuer des dialogues imaginaires contre ses bourreaux d’enfance, ou des monologues ponctués de «Vous ne m’aurez pas!», «Je ne vais pas me laisser faire!», «Vous verrez!». Sa folie, le meilleur moyen qu’elle ait trouvé de mettre à l’écart les éclats tranchants de mémoire qui venaient continuellement la frapper, la meurtrir, l’accabler. De ce qu’elle a subi, ma mère ne m’a fait subir rigoureusement que sa souffrance, qu’elle ne maîtrisait pas. Jamais une maltraitance, jamais une privation.

Longtemps j’ai redouté ses frasques; sa manière de marmonner en boucle des phrases lorsque quelque chose la déstabilisait. Longtemps j’ai eu peur de ses fugues ; la perspective de ne pas la retrouver me rendait malade. Peur qu’il faille l’enfermer dans un hôpital psychiatrique, ou la mettre sous camisole chimique et qu’elle ne soit plus elle. Mais elle est restée avec nous dans cet équilibre fragile que lui permettaient ses délires, lui procurant une forme d’amnésie.

Très vite, mes enfants se sont mis à aimer la proximité de ma mère avec eux, sa chaleur, sa manière de les impliquer dans les tâches du quotidien, la vaisselle, la cuisine, le jardinage, la couture.

Il y a quelques jours, lorsque nous nous sommes retrouvées après ma journée de travail, ma fille de 8 ans m’a demandé si j’avais des vêtements troués. Je lui ai donné une de mes vieilles chaussettes noires et la paire verte et jaune complètement déchirée de son frère, sans lui demander ce qu’elle voulait en faire. Après vingt minutes à peine, elle est revenue vers moi pour me montrer les trois chaussettes qu’elle avait recousues.

– C’est grand-maman qui m’a appris, m’a-t-elle expliqué, en me montrant le nécessaire à couture que ma mère lui avait offert. La prochaine fois que j’irai chez elle, on fera une poupée avec des chiffons.


Pour soutenir d’anciens enfants placés dans leur démarche de réparation:

http://agirdignite.ch/