Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) se sont démobilisées en 2017, suite à la signature d'accords de paix avec le gouvernement colombien en 2016. © APGraphicsBank
Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) se sont démobilisées en 2017, suite à la signature d'accords de paix avec le gouvernement colombien en 2016. © APGraphicsBank

De la guerre à la paix «Il faut désarmer les esprits!»

Propos recueillis par Camille Grandjean-Jornod - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
La démobilisation des FARC suscite l’espoir de tourner la page de 50 ans de guerre civile en Colombie. Encore fragile, le processus doit surmonter plusieurs écueils, à commencer par un possible changement de majorité politique, la réinsertion des ex-guérilleros ou encore la lutte contre les paramilitaires. L’analyse de Ramón Muñoz, avocat colombien et cofondateur de l’ONG Réseau international des droits humains (RIDH).
­> AMNESTY: Un an après la signature des accords de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), quel regard portez-vous sur le processus?

< Ramón Muñoz: Je suis préoccupé. Il y a un vrai risque de retour en arrière avec les élections qui se tiendront au printemps prochain. Certains partis bien placés dans les sondages font campagne pour le balayage complet des accords. Alors que les FARC ont honoré leurs obligations, la mise en œuvre des accords se fait très doucement.

> Le gouvernement ne fait pas sa part?

< Il manque un leader à l’accord de paix. Un des engagements du gouvernement était de combattre les paramilitaires. Or, ils subsistent et reprennent même des territoires laissés par les FARC. Regardez aussi les zones pour le retour à la vie civile des ex-guérilleros: leur aménagement a énormément traîné, essentiellement à cause de la corruption, qui reste un problème central et un frein à la mise en oeuvre de tout le processus. Dans les régions rurales, où la partie se joue avant tout, le gouvernement peine aussi à mettre en place les réformes promises. C’est là l’origine des affrontements du 5 octobre à Tumaco: les accords de paix prévoient une éradication de la coca accompagnée de mesures permettant aux paysans de se reconvertir. Le programme existe, mais il peine à atteindre les personnes concernées. Parallèlement, l’éradication forcée, par aspersion de glyphosate, se poursuit, sous pression des États-Unis.

>­ Qu’en est-il de la réinsertion des ex-guérilleros?

< C’est un enjeu essentiel. Avant tout, il faut un message politique fort pour garantir leur protection. Il y a un antécédent, avec l’Union patriotique (ndlr : un parti issu d’une première tentative de démobilisation des FARC en 1984, dont plusieurs milliers de membres ont été assassiné·e·s). Rien ne garantit que la violence ne se déclenche pas à nouveau. Encore aujourd’hui, des défenseurs des droits humains, des leaders de mouvements sociaux, des politiciens de gauche sont menacés ou tués.

­> Dans ces conditions, peut-on parler de paix?

< La signature des accords est un pas vers la paix : elle signifie la fin des combats avec les FARC. Mais la paix n’est pas encore gagnée. Il faut maintenant la construire, dans les régions. Le processus de paix a aussi déclenché des dynamiques positives! On le voit avec la multiplication des «consultations populaires». C’est un mécanisme qui permet aux communautés de se prononcer sur l’utilisation du sol. Or, la question du contrôle de la terre est aux sources du conflit. Il y a beaucoup de tensions autour de ces consultations, et d’incertitude quant à leur respect par les autorités. Mais c’est aussi le signe que la société civile perçoit le processus de paix comme une opportunité de participer plus activement à la vie publique. Il faut voir la paix en Colombie comme un long processus: on a vécu un demi-siècle avec un conflit qui nous a empêchés de construire un projet commun de société, car la guerre dictait tout. Construire la paix prendra au moins une génération!

> Comment assurer la réconciliation?

< Un système spécial de justice a été créé, il lui faut maintenant des ressources. La concertation avec les victimes est ici essentielle. Certaines ne veulent pas d’argent, mais connaître la vérité, ou récupérer leurs terres, par exemple. Après 50 ans de conflit, un travail sur la santé mentale est aussi nécessaire, pour permettre à la population de passer de la haine et la confrontation à un dialogue possible. On a désarmé les FARC, maintenant il faut désarmer les esprits!