Dans «Faire le garçon», Jérôme Meizoz décrypte l’assignation à être un homme dans la société valaisanne des années 1970. © Yvonne Böhler/Editions Zoé
Dans «Faire le garçon», Jérôme Meizoz décrypte l’assignation à être un homme dans la société valaisanne des années 1970. © Yvonne Böhler/Editions Zoé

Relations de genre Sortons de nos rôles!

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
Dans «Faire le garçon», Jérôme Meizoz mêle une enquête sur le modèle traditionnel de la masculinité et un roman dont le personnage central, un jeune garçon, choisit de se prostituer. Chemin faisant, il esquisse une réflexion pour une émancipation commune de l’homme et de la femme. Interview.
> AMNESTY: Votre livre répond-il au constat qu’il y a beaucoup d’écrits sur les préceptes sociétaux de féminité, mais peu au contraire sur ceux qui façonnent la masculinité?

< Jérôme Meizoz: Oui, on a énormément parlé, et à juste titre, de la féminité comme mascarade. C’est un des grands thèmes du féminisme. Pourtant, le même type d’assignation s’exerce sur les hommes. Mais au fond, on n’a pas tellement développé cette question pour eux. Peut-être parce que les hommes eux-mêmes n’aiment pas la commenter. Et parce que les femmes ne commentent pas l’assignation à être homme de la même manière.

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> L’enquête raconte comment la société valaisanne des années 1970 faisait d’un garçon un homme. Quels sont les éléments saillants de l’école valaisanne de masculinité?

< (Rire) Ce sont beaucoup d’éléments assez connus: apprendre à ne pas dire quand on a mal, à ne pas se plaindre ou à ne pas parler de certaines émotions. Ou encore, la dureté et la force physique comme valeurs. Je me souviens bien des gens qu’on nous donnait en modèle: des garçons très solides, très musclés, qui ne se plaignaient jamais, qui ne parlaient pas de leurs émotions comme les filles. Tout cela est très violent, une violence inerte, non visible, à la fois pour le garçon, parce qu’on lui interdit plein de choses pour qu’il corresponde à une image, et pour les filles, qui sont désignées comme le contre-modèle parce que bavardes ou sentimentales. Il s’agissait de messages massifs acceptés apparemment par tout le monde. Sur le moment, moi aussi j’acceptais ça. Mais je ne me sentais pas à l’aise. J’avais l’intuition que quelque chose ne collait pas, laissait à désirer.

> Avez-vous échappé à cette éducation traditionnelle?

< J’ai eu plus d’influences féminines que d’autres dans mon éducation. Comme j’ai été beaucoup élevé par des femmes, notamment par mes tantes, je pense que j’étais un garçon qui n’avait pas tout à fait les mêmes comportements que les autres. J’ai échappé en partie à l’héritage traditionnel grâce à ça. Et je me suis senti beaucoup plus proche du monde féminin. J’avais l’habitude de communiquer, de discuter des émotions, et d’assurer la sociabilité de la famille. Toutes ces choses m’ont paru d’emblée plus intéressantes et plus importantes que les jeux auxquels s’adonnaient les garçons – enfin, certains garçons.

> Le mouvement féministe conçoit souvent la relation à l’homme comme un combat résultant d’un avilissement. À vous lire, on s’aperçoit que les différences entre genres peuvent être surmontées de manière conjointe.

< Oui. Ce qui m’a frappé en travaillant sur ce sujet, c’est qu’il ne s’agit pas d’opposer l’homme et la femme, ce que j’ai souvent entendu, notamment dans les débats féministes. Mais que les deux sont prisonniers d’une norme assez identique, masculiniste, qui les fait souffrir l’un et l’autre. Évidemment, il y a un combat à mener, mais en envisageant le problème de la sorte, on se rend compte qu’on peut être des alliés dans ce combat, plutôt que des ennemis. Pour cela, il faut qu’on soit prêts, les hommes comme les femmes, à sortir de nos rôles.

>À la sexualité conçue comme saleté ou péché par la religion ou les conventions, vous opposez une sexualité qui est instinct de vie.

< Il y a une tradition de vision plus positive de la sexualité, je pense par exemple à Michel Foucault, qui en a parlé comme d’une force de vie qui ne devait pas se laisser réduire aux normes édictées pour la contenir, notamment la norme du mariage hétérosexuel. C’est libérateur de découvrir que la sexualité est aussi une manière de connaître les autres, et parfois de se connaître soi-même de manière plus forte. En écrivant cette histoire, j’ai eu le sentiment qu’on se privait beaucoup de capacités d’empathie et de connaissance parce que parfois on s’interdisait la sexualité pour des raisons sociales. En même temps, c’est très difficile de changer cela, puisqu’on a tous été éduqués là-dedans.

> Il y a cette figure du bateau-école, qui apparaît dans votre récit. Parlez-nous-en.

< On trouve cette figure dans les films de Fellini. C’est la figure de la femme plus mûre qui initie les jeunes garçons. Ça a été aussi une réalité dans la culture populaire. Des femmes initiaient les jeunes garçons à l’amour physique et étaient méprisées pour cela. J’ai vu ça dans mon village. Ces femmes étaient traitées un peu comme des prostituées. Ce qui est le comble, alors qu’il s’agissait de transmettre et d’initier. Après tout, c’était de l’amour aussi. Je voulais rendre hommage au bateau-école parce que c’est une figure qui est tenue en lisière par notre société, qui relève un peu de l’ordre de la honte. Pourtant, dans ces phénomènes, il y a véritablement des choses heureuses, fortes, importantes, et dont on ne parle pas.

> Quels cadres recréer face à ceux dont il est évident qu’ils dysfonctionnent, qu’ils sont une mascarade sociale?

< C’est ce qui donne lieu à beaucoup de souffrance aujourd’hui dans les couples. Le fait d’être tiraillé entre des modèles différents. Toutes sortes de possibilités s’offrent auxquelles on n’avait pas pensé ou qu’on n’ose pas adopter. Chacun bricole. Il me semble qu’on est dans une société où on n’ose pas se dire qu’on peut inventer les règles sociales. On croit toujours qu’elles nous sont données soit du ciel, soit par la nature, alors qu’en fait il faut avant tout du courage pour les inventer.

> Le garçon de votre récit prodigue des caresses aux femmes sur demande.

< Cela n’a pas toujours été bien accueilli. Il y a des gens qui m’ont dit: «Mais tu sais, il ne faut pas idéaliser la prostitution, ce n’est pas un joli métier.» Je ne voulais pas faire un éloge de la prostitution, j’imagine bien ce que c’est! Mais c’était une métaphore, une manière de raconter la relation entre homme et femme par la tendresse, même à travers des rapports marchands. Grisélidis Réal, la célèbre prostituée genevoise, avait une sorte de compassion et de tendresse pour ses clients. Elle se rendait bien compte aussi de ce qu’ils souffraient. Souvent, il s’agissait d’ouvriers étrangers qui arrivaient seuls en Suisse et étaient complètement exploités. Ils venaient chercher chez elle un tout petit peu d’amour. Et elle avait cette grandeur de se dire qu’elle ne pouvait pas non plus les haïr. J’ai trouvé très forte cette relation presque de fraternité qu’elle a pu créer même dans le rapport marchand.

> Avez-vous eu une source d’inspiration pour ce livre?

< Le livre d’Annie Ernaux, Mémoire de fille, m’a beaucoup marqué. Elle y raconte sa toute première expérience avec un garçon, à 18 ans, pendant une colonie. Pas un événement extraordinaire, juste une histoire un peu triste. Elle explique très en détail quelle sorte de fille elle était à cet âge, avec les valeurs qu’elle avait reçues. C’est sans jugement, historiquement clair, sans colère, sans aigreur. Il n’y a pas de haine pour l’homme. Il y a même une sorte de compassion pour ce que les hommes et les femmes étaient obligés d’être.