Deux décennies après la guerre en Bosnie, certains bâtiments portent encore les traces du conflit, tandis que d’autres, reconstruits, arborent des façades flambant neuves, comme ici à Mostar. © REUTERS/Dado Ruvic
Deux décennies après la guerre en Bosnie, certains bâtiments portent encore les traces du conflit, tandis que d’autres, reconstruits, arborent des façades flambant neuves, comme ici à Mostar. © REUTERS/Dado Ruvic

De la guerre à la paix Les défis de la reconstruction

Par Emmanuel Grynszpan, journaliste indépendant basé à Moscou depuis 2001 - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
La mise au point d’un projet de reconstruction garantissant à la fois la sécurité et le bien-être des populations civiles, la justice et la résolution progressive des causes du conflit, est un mécanisme fragile qui s’étale parfois sur des décennies. Ce processus est soumis aux pressions de groupes d’intérêts politiques et parfois aussi à des modifications du contexte géopolitique.

Remporter la guerre et perdre la paix, c’est l’ornière dans laquelle sont tombées plusieurs interventions occidentales contre des régimes criminels au cours des trois dernières décennies. L’incapacité à concevoir et à mettre en œuvre les moyens nécessaires à une reconstruction d’après-guerre mène à des situations de chaos, voire à des catastrophes jetant le discrédit non seulement sur les États engagés, mais aussi plus globalement sur l’ingérence humanitaire. Ces tristes conséquences apportent de l’eau au moulin de régimes autoritaires plaçant la souveraineté des États au-dessus de toute autre considération. L’autorité morale, imaginaire ou non, des vainqueurs projette trop souvent un écran de fumée sur les dispositifs indispensables à la stabilité de l’après-guerre. Ce sont les mêmes dispositifs mis en œuvre dans la transition d’une guerre civile à une société vivant en paix ou de la dictature vers la démocratie.

La reconstruction post-conflit englobe plusieurs processus mis en œuvre simultanément. Il s’agit d’abord de l’aide d’urgence, couplée au rétablissement d’infrastructures sanitaires vitales. Dans sa dimension sécuritaire, cela implique la restauration d’un État de droit appuyé sur des forces de sécurité responsables, le rétablissement d’une gouvernance politique, la réparation des mécanismes économiques et de la stabilité sociale. Les expériences récentes ont porté l’attention sur la nécessité d’apporter un soin tout particulier à la réintégration économique de trois catégories de personnes : les réfugié·e·s retournant chez eux, les combattant·e·s démobilisé·e·s et les mères de famille.

Les outils développés ces dernières décennies incluent la justice transitionnelle, des campagnes d’amnistie réglées pour permettre le désarmement et la baisse du niveau de violence, ainsi qu’un soutien psychologique aux victimes d’exactions, afin entre autres qu’elles puissent jouer un rôle central dans les processus judiciaires. Outil indispensable également, les commissions de réconciliation permettent de rétablir le dialogue entre les communautés en conflit et, à terme, la confiance. 

Perspective historique

Les problématiques de reconstruction ont commencé à être théorisées au XIXe siècle. Les puissances colonialistes souhaitaient modéliser la reconstruction dans le but de générer davantage de profits économiques venant des colonies.1 Une approche plus holistique a vu le jour au terme de la guerre civile américaine, pour relancer le sud dévasté par le conflit. Le plan Marshall (1948-1951) a constitué un tournant par son ampleur et ses résultats généralement considérés comme très positifs. L’«épidémie» de guerres civiles au sortir de la guerre froide a conduit à l’émergence d’une vaste infrastructure d’acteurs et institutions transnationales spécialisés.

La justice transitionnelle

Le risque que l’héritage toxique des exactions massives donne lieu à des éruptions de violences plusieurs décennies après les faits est largement reconnu. Près de la moitié des régions détruites par des conflits connaissent des rechutes au cours de la décennie suivante.2 Les violences à grande échelle cassent les structures sociétales et les réseaux de relations permettant la coexistence pacifique des communautés. La justice transitionnelle, née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est imposée comme un outil efficace de réduction des risques. Elle inclut des mécanismes judiciaires et non judiciaires, se concentre sur la poursuite de cas individuels, le dédommagement aux victimes, les réformes institutionnelles, l’établissement des faits historiques et la commémoration des victimes.

Les violences à grande échelle cassent les structures sociétales et les réseaux de relations permettant la coexistence pacifique des communautés. 

Pour bien fonctionner, la justice transitionnelle doit prendre en compte les traditions locales, les minorités, et les femmes.3 Elle doit identifier les catégories sociales et leur cohésion, la communication et la sensibilisation de toutes et tous, pour que les condamnations ne soient pas perçues comme basées sur une appartenance ethnique ou comme une «justice des vainqueurs». La collaboration avec d’autres acteurs (ONG notamment) est cruciale, de même que la maîtrise du calendrier.

La capacité de la justice transitionnelle à déboucher sur une réconciliation sur le long terme est toutefois mise en doute par nombre de spécialistes. Si les procès permettent de mettre fin à l’impunité des criminel·le·s et restaurent la responsabilité de chacun·e, ils sont cependant insuffisants pour promouvoir la réconciliation et produire de la cohésion intercommunautaire.4 D’autres mesures complémentaires doivent être mises en oeuvre, qui visent spécifiquement à renouer les liens à tous les niveaux de la société (liens interpersonnels, entre groupes sociaux, interethniques, déradicalisation, etc.).

Amnistie ou impunité

L’amnistie figure aussi dans cette boîte à outils qu’est la justice transitionnelle. Elle a été utilisée notamment en Amérique latine dans les années 1980, ainsi qu’en Afrique du Sud, et plus récemment en Colombie. La primauté de la paix sur la justice a pourtant montré ses limites dès les années 1990, alors que les victimes d’injustices ont commencé à faire appel à des mécanismes de justice internationaux (tribunaux pénaux internationaux, instances de défense des droits de l’homme) pour réclamer les réparations déniées par les amnisties.

L’amnistie peut aussi échouer faute de coordination entre États lorsque la cible est une rébellion transnationale. Ainsi, début avril 2017, le président somalien Mohamed Abdullahi Mohamed a offert une amnistie de 60 jours à l’ensemble des combattant·e·s d’Al-Shabab prêt·e·s à déposer les armes. Mais seul·e·s 50 combattant·e·s ont déposé les armes et l’opération s’est soldée par des tentatives d’assassinat et des offensives du groupe armé contre l’armée et les civil·e·s non seulement en Somalie, mais aussi au Kenya voisin. Contrariée par l’amnistie, Nairobi avait pris les devants en sévissant contre Al-Shabab, entraînant une escalade régionale.5

Le cas syrien

Des enfants jouent dans les ruines d’un quartier de Damas, juillet 2017. Le chantier de reconstruction de la Syrie coûtera entre 200 et 350 millions selon les estimations. © REUTERS/Bassam Khabieh

Le cas de la Syrie fournit un exemple actuel. Le chantier de reconstruction de ce pays (estimé entre 200 et 350 milliards de dollars) promet d’être un test des méthodes de reconstruction et de l’éthique de ses acteurs. Une large partie de la communauté internationale, dont les principaux pays donateurs, continue de rejeter le régime de Bachar al Assad, remis en selle par ses alliés russes et iraniens. La dynamique militaire jouant à présent en faveur de ces derniers, les fonds alloués à la reconstruction constituent désormais l’un des rares moyens de pression sur Damas. En effet, le coût de la reconstruction est bien au-delà des capacités d’Assad et de ses alliés. Une régulation a été adoptée début 2017 par Damas lui permettant de contrôler et d’orienter les flux d’aide humanitaire à sa guise, c’est-à-dire à des acteurs et des zones restées loyales au régime. Du coup, les ONG Oxfam, Save the Children, et CARE International ont prévenu au printemps que «s’engager dans l’assistance à la reconstruction risque de faire plus de mal que de bien» si le processus se déroule sous l’autorité d’un gouvernement ne respectant pas les droits humains.6

Le modèle alternatif de la Russie

Beaucoup moins regardantes sur les droits humains, des puissances comme la Chine et la Russie s’engouffrent dans la brèche. Moscou met en avant ses propres initiatives humanitaires sur un modèle très différent des grandes ONG internationales, avec qui la Russie entretient des rapports souvent difficiles. Ainsi, début 2016, un «Centre de coordination russe pour la paix en Syrie», dont le siège se trouve sur la base militaire russe de Khmeimim, a été créé pour faciliter les contacts entre l’opposition et Damas et pour favoriser le désarmement des rebelles. Or, ce nom débonnaire sert de façade à une émanation du ministère de la Défense russe, et les diplomates occidentaux estiment que sa fonction principale est le renseignement militaire sur l’opposition au régime Assad.

Durant l’été 2014, la Russie avait déjà habilement utilisé l’aide humanitaire immédiate à des fins militaires, en envoyant des dizaines de convois d’aide aux populations du Donbass.

Moscou déploie en outre ses propres ONG (surnommées «GONGO», acronyme anglais pour l’oxymoron «organisations non gouvernementales sous contrôle gouvernemental») sur le terrain.7 Ainsi, la Fondation Akhmad Kadyrov (pilotée par le dirigeant tchétchène pro-Moscou Ramzan Kadyrov) distribue de l’aide humanitaire en Syrie et promet de reconstruire la mosquée d’Alep.8 Durant l’été 2014, la Russie avait déjà habilement utilisé l’aide humanitaire immédiate à des fins militaires, en envoyant des dizaines de convois d’aide aux populations du Donbass. Si l’aide était réelle, son objectif était surtout de détourner l’attention de l’opinion publique mondiale. Simultanément, des colonnes de blindés pénétraient sur le territoire ukrainien pour infliger une sévère défaite aux forces loyales à Kiev.

Dans un monde où les régimes non démocratiques ont le vent en poupe, le besoin de reconstruction post-conflit va malheureusement enfler. Il n’existe plus de droit à l’erreur si l’on veut inverser la tendance.

1 Coulomb Fanny, Economic Theories of Peace and War, Routledge, 2004.
2 Del Castillo Graciana, Rebuilding War-Torn States: The Challenge of Post-Conflict Economic Reconstruction, Oxford: Oxford University Press, 2008.
3 Manning R. et Trzeciak-Duval A., «Situations of Fragility and Conflict : Aid Policies and Beyond», Conflict, Security & Development, 10(1), 2010.
4 Goldwyn R., Making the Case for Conflict Sensitivity in Security and Justice Sector Reform Programming, Care International UK, 2013.
5 Wabuke Emmah, Foreign Policy Magazine, 10/2017.
6 Rollins Tom, «Syria’s reconstruction plans take shape», Al-Monitor, mai 2017.
7 The Vulnerability Index: Subversive Russian Influence in Central Europe, Globsec Policy Institute, avril 2017.
8 «Kadyrov Foundation donates $14 mln for rebuilding Great Mosque of Aleppo», Tass Agency, septembre 2017.