Suisse Porteuses d’espoir, nos histoires

Par Ramin Nowzad et Camille Grandjean-Jornod - Articles parus dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
Mohamad reconstruit sa vie dans la campagne genevoise après l’enfer d’Alep, entouré de sa famille. Sewe a fui la Turquie il y a sept ans et aide à présent d’autres réfugié·e·s. Mathieu organise des loisirs pour ses voisin·e·s venu·e·s d’ailleurs. Autant de personnes, autant de récits qui témoignent d’une culture d’accueil en Suisse.

Houmous ou fondue?

La Kurde Sewe Karakus a fui la Turquie il y a sept ans. Réfugiée en Suisse, elle aide aujourd’hui d’autres réfugié·e·s à arriver en Europe. Par Ramin Nowzad

 « Prison, torture, interdits linguistiques – tout cela était normal pour moi. C’est en Suisse que j’ai compris qu’une autre vie était possible », raconte Sewe Karakus, arrivée il y a sept ans de Turquie. © Amnesty International/Ramin Nowzad

Les questions les plus simples sont celles auxquelles on répond le plus difficilement. Qui sommes-nous? D’où venons-nous? Où allons-nous? Sewe Karakus a 31 ans, elle habite à Berne et ces questions la préoccupent particulièrement ces temps. Elle est arrivée en Suisse depuis la Turquie il y a sept ans. À l’époque, elle s’appelait encore Sevda.

De Sevda à Sewe

«À mon arrivée, j’ai vu dans le train des panneaux de bienvenue dans les quatre langues nationales», se rappelle-t-elle. «Je ne pouvais pas y croire, je les ai tout de suite pris en photo.» Sewe a grandi en Turquie, où il était interdit aux Kurdes de parler leur propre langue. «Je ne pouvais même pas porter un prénom kurde. Sur mon certificat de naissance, il est écrit “Sevda”.»

Aujourd’hui, Sewe s’exprime en bon allemand – avec un accent bernois. À 21 ans, elle s’est retrouvée dans une geôle turque. Son crime: elle avait manifesté pacifiquement pour les droits des Kurdes.

Sewe sourit pour raconter son expérience de la prison. «J’ai le sentiment que les gens en Suisse veulent toujours entendre des histoires tristes de la part des réfugié·e·s. Je ne veux absolument pas passer pour une victime à plaindre.» Dans l’atelier bernois PROGR, Sewe organise des rencontres pour réunir des gens d’ici et des réfugié·e·s.

Discussions et boulghour

Une fois par mois, ces personnes rassemblées écoutent de la musique, mangent du boulgour, boivent du jus de cerise à la menthe et essaient d’éclaircir de grandes questions: Que veut dire l’identité? Que signifie l’intégration? Qu’est-ce que la patrie? «J’aime ma mère, mais elle est raciste», confie une jeune Suissesse. «Nous les réfugiés, nous devons simplement mieux nous adapter», réplique un Syrien. «De la fondue à la place du houmous? Ce n’est pas non plus une solution», renchérit un jeune Érythréen.

«Au début, ça m’irritait qu’ici les gens aient si peu de temps pour bavarder et courent sans arrêt d’un rendez-vous à l’autre», se rappelle Sewe avec un sourire. «Mais maintenant, mon agenda est aussi pas mal plein.» Elle qui a terminé ses études en travail social il y a quelques semaines cherche maintenant un emploi – et profite de son temps libre pour aider des réfugié·e·s qui arrivent en Suisse.

Retour de solidarité

«On me demande d’officier comme traductrice pour des réfugié·e·s à l’hôpital, dans des centres d’accueil ou lors de consultations juridiques», raconte-t-elle. «Quand j’ai le temps, j’accepte.» Quand elle est arrivée en Suisse, elle-même a bénéficié de beaucoup de solidarité de la part d’autres réfugié·e·s. «Je veux poursuivre la tradition.»

L’hiver passé, Sewe s’est rendue à Côme. La ville italienne à la frontière suisse est une destination de vacances pour les super-riches. Il y a un an, des centaines de réfugié·e·s y ont atterri et ont campé dans des parcs par un froid mordant. Leur but était de poursuivre vers le nord, mais la Suisse avait verrouillé la frontière. Aidée d’acolytes, Sewe a récolté 200 kilos d’habits tricotés main et a distribué écharpes, pulls et gants. «J’entendais toujours la même phrase de leur part », raconte-t-elle. «Le monde nous a oubliés.»

Pour Sewe, en Suisse aussi les voix des réfugié·e·s doivent être entendues. Elle postule justement auprès d’organisations qui luttent pour les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s. «Même dans de telles organisations, peu d’employés sont eux-mêmes réfugiés. Et seuls des Suisses occupent les postes de direction – presque toujours des hommes, d’ailleurs», relève-t-elle. «Il y a encore du chemin à faire!»


Informaticien et joueur d’oud

«La fête de l’Escalade a été ma première image de la Suisse», se souvient Mohamad Barakat avec un sourire. Ce jour de décembre 2015 où sa famille pose le pied à Cointrin, il se sent «comme dans un rêve». En amont, il a fallu des mois de patience pendant qu’un cousin établi à Genève remuait ciel et terre pour les extraire de la Syrie en guerre. Par Camille Grandjean-Jornod

 

À Satigny, Mohamad Barakat a trouvé un refuge et cherche maintenant du travail comme informaticien. © Amnesty International/Camille Grandjean-Jornod

À l’arrivée, 23 personnes, de 3 à 82 ans. Une histoire qui tient du miracle – et surtout à la ténacité de ce cousin, Shady Ammane. Malgré un refus initial et d’innombrables tracasseries, cet enseignant genevois a fini par obtenir des visas humanitaires pour sa famille d’Alep.

Deux ans plus tard, Mohamad Barakat nous reçoit dans la campagne genevoise, au milieu de vignes rougeoyantes. Une maison trouvée grâce à des voisin·e·s du cousin. Tout un réseau amical s’est mobilisé : l’un pour trouver un logement, l’autre pour emmener les enfants en promenade, ou encore pour mettre Mohamad Barakat, qui joue de l’oud, en contact avec des musicien·ne·s genevois·es.

La réussite des enfants

Quand il évoque ses enfants, le père de famille de 52 ans ne cache pas sa fierté: «Ils se sont intégrés très vite, ont des amis, vont au cinéma, à des fêtes…» Pour ces parents tous deux diplômés de l’université, la réussite scolaire est essentielle. Et elle semble en bonne voie: les aînées préparent la maturité gymnasiale en rêvant de devenir l’une médecin, l’autre dentiste. La cadette entame sa dernière année d’école obligatoire et pratique la musique avec les Cadets de Genève. Quant au garçon de 9 ans, il navigue entre l’école, le solfège et la natation.

Une vie qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de leurs camarades genevois·es. Mais qui contraste avec les horreurs vécues, évoquées avec pudeur par leur père qui ne souhaite plus s’appesantir dessus: la guerre, avec ses bombardements incessants, puis l’arrestation par Daech lors d’une première tentative d’exil.

La quête d’un emploi

Pour les adultes, une pièce manque encore: «Tant que je ne travaille pas, je ne vis pas une vie normale.» L’inactivité pèse sur cet informaticien habitué à diriger une équipe et à travailler 11 heures par jour. «Avec le permis F, les entreprises ne t’engagent pas», confie celui qui a travaillé 24 ans pour la compagnie d’électricité d’Alep.

© Amnesty International/Camille Grandjean-Jornod

Mais il ne perd pas espoir, et met entretemps toutes les chances de son côté: cours de français, peaufinage du CV avec l’association THRIVE, cours d’informatique à l’université grâce au programme Horizon académique… «J’enregistre les cours pour apprendre le vocabulaire en les réécoutant. Ce programme ouvre une nouvelle vie aux réfugiés!»

À côté, il aide ses enfants dans leur travail scolaire, pratique l’oud en duo avec un clarinettiste genevois, et s’est mis au jardinage. De quoi retrouver des saveurs familières, comme celle de ces courgettes blanches qu’il montre avec bonheur: «Ce sont les mêmes qu’à Alep! Avec elles, on fait des mehchi (courgettes farcies).»

Cohabiter dans la tolérance

Pour cet adepte du soufisme, «une manière de pratiquer l’islam très ouverte aux autres», le plus dur est de voir ce qu’est devenu son pays. «À Alep, il y avait toutes les religions – au moins 30 églises! Et tout le monde vivait bien ensemble. La guerre n’a pas détruit que les maisons, mais aussi les gens. Maintenant, les Syriens sont divisés, ennemis.»

En Suisse, il apprécie de retrouver une forme de vivre ensemble: «En France ou aux États-Unis, il y a des quartiers par nationalité, mais en Suisse, les gens ne veulent pas séparer les uns et les autres», se félicite-t-il.


L’accueil comme une évidence

Sur la porte de Mathieu Chaignat, une pancarte bricolée annonce avec humour: «Ambassade d’Afghanistan, 21h-23h». En réalité, le quadragénaire au regard doux ne compte pas son temps lorsqu’il s’agit d’accueillir les réfugié·e·s logé·e·s dans son village de Tramelan. Par Camille Grandjean-Jornod

Pour Mathieu Chaignat, le football a été une manière d’entrer en contact avec des voisin·e·s dont il ne partageait pas la langue. © Amnesty International/Camille Grandjean-Jornod

 C’est lundi, donc football. Sur la pelouse du club local, quelques hommes s’activent sous le regard amical mais exigeant de l’entraîneur – un bénévole, assistant pastoral au civil – et de Mathieu Chaignat. À chaque jour son activité : volley, français, course à pied… Au final, c’est toutes ses soirées libres que le Tramelot passe avec ses nouveaux voisins. Jusqu’aux vacances. Récemment, lui et son compagnon ont troqué la chambre d’hôtel qu’ils comptaient louer en Valais contre un logement assez grand pour accueillir des petits groupes de requérants d’asile: «C’était la colonie de vacances!»

Maison ouverte

«Chez moi, c’est portes ouvertes, beaucoup savent où est la clé», confie Mathieu Chaignat, qui se rappelle avoir été appelé au milieu de la nuit par de jeunes réfugiés paniqués de voir l’un des leurs ivre. «J’ai un peu l’impression de jouer le rôle du père, surtout pour les plus jeunes.»

Pour celui qui répète avec humilité «ne rien faire d’original», donner son temps sonne comme une évidence. «Avant, c’était le Conseil communal», réplique-t-il. Derrière un calme presque flegmatique se cache en effet un homme hyperengagé dans la vie locale, que ce soit par le biais des scouts, du groupe de jeunes, du cinéma local ou de la politique.

100 réfugié·e·s sous terre

Son engagement auprès des réfugié·e·s commence en 2015, lorsqu’un abri souterrain ouvre à côté de son lieu de travail, le Centre interrégional de perfectionnement (CIP). «C’était invraisemblable: en haut sur le parking, on ne voyait personne», se rappelle-t-il. Frappé par le décalage entre «le monde du dessus, celui des Suisses qui viennent suivre des cours au CIP, et celui du dessous, avec 100 gaillards qui vivent sous terre », il réserve une halle, amène des ballons et invite les réfugié·e·s à jouer au foot. De fil en aiguille, les activités s’étoffent, et une association voit le jour autour d’une dizaine de motivé·e·s. L’objectif: que les réfugié·e·s puissent prendre du plaisir et nouer des contacts avec les Tramelot·e·s.

À l’entendre, l’accueil coule ici de source. Le bourg de 4000 âmes du Jura bernois héberge 200 requérant·e·s d’asile depuis 25 ans et a voté l’ouverture de l’abri supplémentaire à l’unanimité. Aucun accroc à signaler? «Il y en a eu, bien sûr, par exemple quand des réfugiés sont allés à la piscine en slip, sans caleçon de bain.» Et le bénévole constate parfois de la frustration face à une certaine imprévisibilité: «On ne sait jamais s’ils seront 30 ou 3.» Mais il relativise: «À la fin, ça marche toujours. Et on n’est pas là pour leur fourguer absolument des activités, s’il n’y a plus besoin de nous, tant mieux!»

Fierté

Son regard s’anime pour raconter comment certain·e·s ont évolué. Comme ce jeune qui parle maintenant «avec un accent tramelot à couper au couteau» et vient de décrocher une place d’apprentissage. Ou comme Fazel, arrivé illettré, qui rayonnait de joie lorsqu’il a déchiffré son premier mot: «Tramelan».

La veille, six d’entre eux ont couru Morat-Fribourg. Niman a fini 6e de sa catégorie. «C’est incroyable! Et c’est l’un de ces tout jeunes qui n’était même pas majeur quand il est arrivé», raconte Mathieu Chaignat, les yeux brillants de fierté.


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