L’Instance Vérité et Dignité a mené des auditions publiques, permettant au public d’entendre le témoignage de victimes de la dictature. © Thierry Brésillon
L’Instance Vérité et Dignité a mené des auditions publiques, permettant au public d’entendre le témoignage de victimes de la dictature. © Thierry Brésillon

De la guerre à la paix Tunisie: une transition sans justice?

Par Thierry Brésillon, journaliste et photographe indépendant établi en Tunisie - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
Créée pour établir la vérité sur les crimes de la dictature tunisienne, imputer les responsabilités, réparer les torts et réformer les institutions, l’Instance Vérité et Dignité a remué la mémoire collective. Mais ses effets sur les réformes à venir demeurent limités.

«Toutes les horreurs dont vous avez entendu parler à propos d’Abou Ghraïb (la prison irakienne où des militaires américains infligeaient des sévices aux détenus après l’invasion de 2003, ndlr) sont pratiquées dans nos prisons.» Ainsi parlait, le 17 novembre 2016, Sami Brahem, détenu pendant huit ans après son arrestation en 1991 en raison de sa proximité avec le parti islamiste Ennahdha. Il est l’une des victimes de la répression venues s’exprimer en direct sur les principales chaînes de télévision et devant l’auditoire réuni pour la première audition publique organisée par l’Instance Vérité et Dignité (IVD). Une instance mise sur pied pour faire la lumière sur les crimes de la dictature tunisienne depuis 1955 et pendant les présidences d’Habib Bourguiba (1957-1987) et de Zine El-Abidine Ben Ali (1987-2011).

Créée par une loi de décembre 2013 et installée en juin 2014, l’IVD, dont le mandat expire en juin prochain, a reçu près de 63 000 dossiers et entendu plus de 42 000 personnes.

une douzaine d’auditions publiques ont dévoilé les aspects les plus sombres du régime en place en Tunisie de 1955 à 2011. 

De novembre à juillet derniers, une douzaine d’auditions publiques ont dévoilé les aspects les plus sombres du régime en place en Tunisie de 1955 à 2011. La torture d’abord, employée de manière systématique contre l’ensemble des opposant·e·s, de l’extrême gauche aux islamistes.

Les femmes ont, sur cet aspect, livré les témoignages les plus tragiques. Elles ont en particulier brisé le tabou des violences sexuelles que les tortionnaires ont appliquées de manière calculée pour détruire l’honneur non seulement des victimes, mais aussi de leur famille. Meherzia Ben El Abed, militante islamiste, raconte après son audition: «Les policiers étaient préparés. Ils commençaient par des mots sales. Ils nous déshabillaient et nous disaient "si tu étais une fille bien tu ne serais pas nue comme ça", ensuite ils progressaient jusqu’à arriver...». Les différents récits décrivent des mises en scène sordides dont les séquelles sont aussi bien physiques que psychologiques.

Des crimes exposés

Ces récits ont exposé au grand jour l’intimité d’une destruction physique, psychique et sociale. Sur le moment, les témoignages ont suscité beaucoup d’émotion dans l’opinion publique. Ils ont obligé chacun·e à s’interroger sur son attitude à l’époque, son indifférence, son approbation plus ou moins tacite, sa lâcheté devant les supplices de ses voisin·e·s, la valeur de la tranquillité dont certain·e·s ont pu bénéficier pendant ces années sombres. D’autres auditions ont évoqué la falsification des élections, le harcèlement des femmes voilées, les mécanismes de la corruption et de la prédation économique par les clans proches de la famille du président déchu Ben Ali.

Tout ce déballage historique pose des questions essentielles pour l’avenir.

Tout ce déballage historique pose des questions essentielles pour l’avenir: qui est légitime pour continuer à servir l’État? Les anciennes pratiques répressives étaient-elles justifiées? La rupture politique de 2011 implique-t-elle aussi une rupture dans le récit national? Pendant six décennies, seul l’État formulait la version «légitime» de l’histoire du pays. Comme une reprise de pouvoir des citoyen·ne·s sur la parole publique, les récits livrés lors des auditions publiques ont dévoilé l’envers du discours d’État. Ils ont mis au jour les sensibilités idéologiques plurielles qui ont concouru à la construction de la Tunisie indépendante, et la permanence de leur répression. Ils offrent ainsi aux historien·ne·s comme aux dirigeant·e·s politiques des ressources pour élaborer une nouvelle mémoire historique et recréer un collectif national plus fédérateur.

la dimension conflictuelle de la situation politique antérieure à 2011 a été sous-estimée.

La justice transitionnelle a-t-elle tenu ses promesses? La parole déposée solennellement dans le cadre de ces auditions et l’intense émotion immédiate qu’elle a suscitée ont peut-être eu un effet de réparation psychologique pour les victimes. Mais la justice transitionnelle a d’autres fonctions: établir la vérité sur les faits, imputer les responsabilités, réparer les torts et réformer les institutions dans le but d’éviter la répétition de tels actes. Ce modèle, tout droit sorti des manuels de procédure des organisations internationales, repose sur l’idée qu’il est nécessaire d’apurer totalement le passé pour bâtir un ordre démocratique. Il s’oppose en cela à la stratégie choisie par exemple en Espagne après la mort de Franco en 1975, fondée sur le couple amnésie/amnistie dans le but d’éviter d’importer dans le présent de la transition démocratique les conflits du passé. Or, dans le choix tunisien de ce modèle de gestion du passé, la dimension conflictuelle de la situation politique antérieure à 2011 a été sous-estimée.

Le pouvoir contient les effets de l’IVD

Dans la quête de légitimité d’un régime autoritaire, la désignation d’un «ennemi intérieur» joue un rôle essentiel. Ennahdha a été cette figure centrale en Tunisie. Toute une génération de cadres sécuritaires et administratifs, d’intellectuel·le·s et de militant·e·s politiques a été mobilisée pour combattre son influence pendant des décennies. Voir la position d’Ennahdha politiquement normalisée et ses militant·e·s sur le banc des victimes représente, pour une frange de la population encore très présente dans les strates du pouvoir, une aberration. Cette tension ne pouvait être résolue que par une négociation.

Le chef de l’État, Béji Caïd Essebsi, ancien ministre de l’Intérieur sous la présidence d’Habib Bourguiba, est notoirement hostile à ce rappel du passé. Mais il a bien compris l’intérêt d’engager une transaction avec ses adversaires. Dans ce pacte, il est nécessaire pour tous de contenir les effets d’une justice transitionnelle trop ambitieuse.

Outre les graves problèmes de gestion interne de l’IVD, ce contexte explique pourquoi, aujourd’hui, les révélations qu’elle a apportées sur le passé sont suivies de peu d’effet. À quelques mois de la fin de son mandat, les tribunaux spécialisés chargés de donner une suite judiciaire aux dossiers traités par l’IVD n’existent toujours pas. Alors que la Constitution de 2014 est à peine appliquée et qu’il est question à présent de la réviser pour reconcentrer les pouvoirs entre les mains du chef de l’État, les recommandations de l’IVD en termes de réformes auront probablement peu de poids politique. Quant à l’aspect mémoriel et historique, il ne fait que démarrer dans un moment où le goût pour les hommes forts à la tête de l’État regagne du terrain en Tunisie comme ailleurs, et où les anciens dirigeants autoritaires retrouvent du prestige.

seules les familles de «martyr·e·s» et les blessé·e·s de la révolution restent irréductibles

Dès lors, seules les familles de «martyr·e·s» et les blessé·e·s de la révolution restent irréductibles et refusent de sacrifier aux exigences des rapports de force et des échéances politiques à court terme. Moslem Kasdallah a eu la jambe fracassée par une balle en 2011 alors qu’il participait aux comités de quartier constitués pour lutter contre les provocations et les sbires du régime de Ben Ali. «Je pourrai dormir tranquille quand les mères des martyrs et des blessés sentiront que leurs enfants sont sereins. Quand on leur aura rendu justice», confie-t-il.