Douze ans après sa première élection, le soutien au président bolivien Evo Morales s’effrite, mais celui-ci semble déterminé à rester au pouvoir, quitte à recourir à des pratiques de plus en plus autoritaires. © AP Photo/Enric Marti
Douze ans après sa première élection, le soutien au président bolivien Evo Morales s’effrite, mais celui-ci semble déterminé à rester au pouvoir, quitte à recourir à des pratiques de plus en plus autoritaires. © AP Photo/Enric Marti

Populismes Bolivie: La tentation du pouvoir

Par Sandra Weiss* - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 92, Mars 2018
En Bolivie, l’éclat du socialisme s’effrite sous l’autoritarisme du président Morales.

Les médecins sont rarement représenté·e·s dans les manifestations en Amérique latine. Pourtant, en Bolivie, les blouses blanches sont descendues dans la rue depuis décembre. Motif: un nouveau Code pénal, qui prévoit à l’article 205 des peines allant jusqu’à six ans de prison en cas d’erreur de traitement ou de négligence lors d’interventions médicales. «Avec cette loi, aider les gens devient risqué», explique le président du Collège des médecins, Aníbal Cruz, pour justifier les protestations. Le paragraphe n’est pas clair et punit toute issue négative à un traitement médical. «Comme si nous étions des criminels qui voulions tuer les gens», s’indigne la médecin généraliste Ruth Aguilera. Pour le président Evo Morales, ces manifestations – qu’il qualifie d’illégales – relèvent d’un complot. Il a brandi la menace de licenciements et de baisses de salaire.

Mais la protestation s’est étendue fin janvier comme une traînée de poudre. D’abord parmi les conducteurs et conductrices de bus, qui risquent aussi à l’avenir d’être poursuivi·e·s en cas d’homicide involontaire ou de blessures lors d’un accident. Les commerçant·e·s les ont rejoint·e·s, craignant de se retrouver désormais derrière les barreaux pour fraude fiscale. À El Alto, un ancien fief de Morales qui a changé de camp en 2015 en élisant un maire de l’opposition, des élèves et des enseignant·e·s protestent contre le fait que l’éducation soit négligée. Des représentant·e·s des médias manifestent contre l’aggravation des peines pour diffamation et insultes. Les Églises critiquent l’article 88, qui sanctionne «le recrutement de personnes pour prendre part à des groupes armés ou religieux». Les provinces de l’opposition, comme Santa Cruz, ont appelé à la grève. «Ça tourne au carnaval de la protestation», se moquait le vice-ministre de la coordination avec les mouvements sociaux, Alfredo Rada, peu avant que le gouvernement retire le nouveau Code pénal, objet du litige, fin janvier et le fasse annuler par le Sénat – le plus grand revers politique de Morales à ce jour.

Toujours plus autoritaire

Bien sûr, le gouvernement est le principal responsable de tout cela. Un débat sur la négligence et le sens des responsabilités aurait dû avoir lieu depuis longtemps en Bolivie. Il n’a pourtant pris place qu’après l’adoption du nouveau Code pénal, ce qui est symptomatique du climat politique dans le pays andin. Après 12 ans de présidence, le soutien à l’ancien cultivateur de coca Morales et à son «Mouvement pour le socialisme» (MAS), de gauche, s’effrite, même parmi sa base. Au lieu de tenir compte des critiques, le gouvernement se réfugie dans des pratiques toujours plus autoritaires.

Au lieu de tenir compte des critiques, le gouvernement se réfugie dans des pratiques toujours plus autoritaires.

«Les dés sont jetés, j’ai signé le nouveau Code pénal, il s’applique désormais!», a par exemple déclaré le vice-président Álvaro García Linera, imitant le style de César. Cette morgue montre que le dialogue et les débats appartiennent au passé: la Bolivie est en route vers le totalitarisme, critique le politologue Roberto Marquez. Et l’opposition porte une part de responsabilité, elle qui n’a fait son travail ni au Parlement – où elle est, bien sûr, minoritaire – ni en dehors. Cela fait déjà longtemps que les critiques de Morales l’accusent de populisme et de penchants autoritaires. Avec son mélange de folklore, de charisme et d’autoritarisme, il s’inscrit en effet dans la droite ligne des caudillos latino-américains. Il se sert par ailleurs des méthodes classiques du populisme, se mettant en scène comme le véritable représentant de la volonté populaire contre une élite corrompue et raciste, qui jetterait le pays en pâture au grand capital international. Il abreuve ses soutiens de postes et de cadeaux déguisés en prestations sociales, en échange de leur loyauté politique. Les opposant·e·s sont poursuivi·e·s et diffamé·e·s. Pourtant, l’homme de 58 ans a réussi jusqu’ici, contrairement à son modèle, Chávez, à apaiser les hommes et femmes d’affaires par une politique économique pragmatique, et à désamorcer le mécontentement à temps par des retours en arrière tactiques.

Sauveur avec un défaut

La logique ami-ennemi avec laquelle Morales polarise le pays revient à jouer sciemment avec le feu. D’après la Constitution, il devrait céder la place à un·e successeur·e en 2019. Mais le MAS a besoin de l’aura de son leader pour se maintenir et n’a pas l’intention de renoncer aux privilèges du pouvoir. Il devrait donc envoyer une nouvelle fois «Evo» pour «empêcher une prise de pouvoir par les élites hostiles et néolibérales». Le vaniteux chef d’État aime entendre cela. Qui refuserait d’assumer le rôle de rédempteur et sauveur de la patrie?

Il y a pourtant un problème : le peuple a voté il y a un an, lors d’un référendum, contre une nouvelle candidature de Morales. Comme avant lui ses homologues au Venezuela, au Nicaragua, en Argentine ou au Honduras, Morales a su éliminer cet «obstacle» par une décision du pouvoir judiciaire, totalement sous son contrôle. Tandis que d’autres dirigeant·e·s ont avancé leur «droit humain à la réélection» ou que le Vénézuélien Hugo Chávez a simplement fixé un second référendum sur le même thème, les avocat·e·s de Morales ont tablé sur les conventions internationales. Celles-ci énuméreraient les raisons pour lesquelles quelqu’un ne pourrait pas se présenter à une élection. Le fait d’avoir déjà accompli trois périodes de législature n’en ferait pas partie.

Corrompu et patriarcal

Le bilan de son mandat jusqu’ici est positif à bien des égards: la pauvreté a chuté de 63 % à 36 %. Pour la première fois, des programmes de santé et d’alphabétisation ont atteint également la population indigène, majoritaire en Bolivie. L’économie a connu une croissance annuelle moyenne de 5 %. Une loi pour indemniser les victimes de la dictature a été adoptée, et les aides domestiques ont désormais droit à la protection sociale. La Constitution de 2009 consacre le droit à l’eau et à l’électricité.

«Avoir la majorité de la population avec soi ne justifie pas qu’un gouvernement viole les droits humains ou des principes démocratiques comme la séparation des pouvoirs.»
- José Miguel Vivanco, directeur de HRW Amériques

Le bilan est toutefois nettement moins bon en matière de liberté d’expression et de droits politiques. Dans le classement de Reporters sans frontières, la Bolivie n’arrive qu’à la 107e place sur 180, avec une tendance à la baisse. Les écologistes se plaignent de ce que Morales continue à miser sur l’exploitation des ressources naturelles et ne tient aucunement compte des préoccupations environnementales. L’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW) a critiqué la légalisation du travail des enfants et les atteintes à l’autonomie des ONG, qui vont jusqu’à leur dissolution. «Toutes ces lois sont formulées de manière vague et permettent l’arbitraire et la censure», relève le directeur de HRW Amériques, José Miguel Vivanco. «Avoir la majorité de la population avec soi ne justifie pas qu’un gouvernement viole les droits humains ou des principes démocratiques comme la séparation des pouvoirs.» La Bolivie est corrompue, patriarcale et clientéliste, la justice inefficace et partisane, ont écrit 180 intellectuel·le·s il y a peu dans une déclaration commune. Pour les signataires, une troisième voie entre le néolibéralisme des gouvernements bourgeois précédents et l’État autoritaire et corporatif actuel est possible. Comment cet État de droit démocratique devrait être réalisé? La question reste sans réponse.

* Sandra Weiss est une politologue et journaliste indépendante établie à Mexico.