Aux États-Unis, il existe des mouvements populistes tant à droite qu’à gauche. Le mouvement Occupy, qui a démarré en 2011, a contribué au bon score du candidat de la gauche populiste, Bernie Sanders, aux primaires de la présidentielle. © Daryl L./Shutterstock.com
Aux États-Unis, il existe des mouvements populistes tant à droite qu’à gauche. Le mouvement Occupy, qui a démarré en 2011, a contribué au bon score du candidat de la gauche populiste, Bernie Sanders, aux primaires de la présidentielle. © Daryl L./Shutterstock.com

Populismes États-Unis: Le populisme est-il mort?

Par Lotta Sutter* - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 92, Mars 2018
Aux États-Unis, le populisme n’est pas un gros mot. La vox populi se fait entendre à droite comme à gauche, et il n’est pas rare qu’elle se réclame d’un «centrisme radical».

«Mes amis, le populisme est aujourd’hui réellement, officiellement, incontestablement mort», se lamentait la journaliste étasunienne Catherine Rampell fin décembre dans le Washington Post. «Date officielle du décès : samedi 2 décembre 2017, peu avant deux heures du matin». Soit au moment de l’adoption d’une réforme fiscale extrêmement impopulaire par le Sénat. Le président Trump s’est empressé de saluer cette décision, et, avec elle, un gigantesque transfert de capitaux des plus pauvres aux plus riches, du peuple à l’élite économique.

Du pain et des jeux

On peut interpréter la métamorphose de Donald Trump, candidat populiste et réactionnaire devenu chantre d’un néolibéralisme encore plus réactionnaire, comme le signal de la fin des mouvements populistes nés aux États-Unis au lendemain de la grande crise économique de 2008. C’est un coup de frein pour le Tea Party et sa «rébellion contre les élites», qui avait conduit à l’élection d’un populiste de droite à la Maison-Blanche. C’est également une défaite cuisante pour le mouvement Occupy, qui avait contribué au succès inattendu du candidat de la gauche populiste aux primaires de la présidentielle, Bernie Sanders.

Mais le populisme étasunien n’est pas vraiment mort. Le président Trump mène certes une politique économique qui privilégie une poignée de superriches. Il n’en continue pas moins à abreuver sa base de slogans et de mesures vexatoires à caractère raciste, sexiste, nationaliste, xénophobe et anti-intellectuel. Le peuple – sous-entendu, principalement les chrétien·ne·s de peau blanche et hétérosexuel·le·s – doit se contenter de ces gesticulations et de quelques miettes du gâteau, tandis que les élites font étalage d’un luxe arrogant. Ce type de populisme rencontre un succès inquiétant, pas seulement aux États-Unis.

Populisme progressiste

L’essor de positions populistes de gauche semble, en revanche, un phénomène plus spécifiquement étasunien. L’élection présidentielle de 2016 a montré qu’une grande partie de la population ne se satisfaisait plus d’avoir à choisir entre les républicains et les démocrates – entre un néolibéralisme pur et dur et sa version light. Elle réclame une politique progressiste, qui défende clairement les intérêts du peuple contre des élites obnubilées par leur propre profit. Ces intérêts, ce sont ceux de l’ensemble des citoyen·ne·s, indépendamment de leur couleur de peau, de leur identité de genre, de leur religion ou de leur orientation sexuelle. Dans un long essai sur l’avenir post-Trump publié dans le magazine politique American Affairs, la philosophe féministe Nancy Fraser arrive à la conclusion que «le populisme progressiste n’est peut-être qu’une étape de la transition vers une nouvelle société postcapitaliste. Refuser cette option revient à prolonger le statu quo.» Avec le risque de continuer à voir les gens s’appauvrir, les systèmes de santé et d’éducation se dégrader, les solidarités se dissoudre.

Une alarme ou un accélérateur

Cette attente d’un populisme progressiste se nourrit de 130 ans d’histoire durant lesquels la politique étasunienne a été marquée par des mouvements, partis et personnalités populistes se réclamant de la gauche, de la droite ou d’un «centre radical». Les premiers à se revendiquer «populistes» furent les fermiers de l’Ouest en rébellion contre la politique des banques et des industriels de la côte Est, à la fin du XIXe siècle. Leur mouvement fut de courte durée. Les partis établis reprirent à leur compte certaines de leurs revendications. Fait intéressant, ces premiers populistes de gauche s’efforcèrent déjà d’associer à leur lutte des Afro-Américain·e·s et des femmes.

Aux États-Unis, chaque fois que les valeurs prônées par la classe politique ne répondent plus aux peurs, aux espoirs et aux préoccupations d’une large part de la population, on voit apparaître des mouvements populistes. Comme un signal d’alarme annonçant une crise politique, ou comme un catalyseur de changement pour le système politique en place. C’est ce qui explique qu’un candidat se revendiquant du populisme de droite ait pu être élu à la présidence en 2016. Et qu’un populiste de gauche comme Bernie Sanders est encore aujourd’hui considéré comme le politicien de loin le plus populaire des États-Unis.

Une politique pour le peuple

Aujourd’hui comme hier, les groupements populistes étasuniens ne se laissent pas toujours classer selon un schéma classique gauche / droite. «Le populisme n’est pas une idéologie, mais une logique politique, une manière particulière de penser la politique», écrit le journaliste et philosophe John Judis dans son ouvrage The Populist Explosion, paru en 2016. Il y examine comment la crise économique de 2008 a transformé le paysage politique aux États-Unis et en Europe. Et propose une distinction utile – bien qu’idéologiquement teintée – : selon lui, le populisme de gauche se positionne sur un axe vertical, où les classes inférieures et moyennes s’élèvent contre celles et ceux qui trônent tout en haut. Quant au populisme de droite, il oppose le peuple à une élite accusée de favoriser indûment un troisième groupe, qu’il s’agisse des migrant·e·s, des musulman·e·s ou des bénéficiaires de l’aide sociale. Le populisme de gauche met donc face à face deux adversaires, là où le populisme de droite distingue trois groupes : ce dernier regarde vers le haut, mais également vers un outgroup, une minorité stigmatisée.

La faiblesse du populisme, c’est sa propension à désigner des boucs émissaires. Sa force, c’est de nommer clairement les conflits, qu’ils soient ouverts ou latents, sans chercher à les étouffer sous des compromis hâtifs – comme aujourd’hui, la crise du néolibéralisme et la nécessité d’une alternative politique pour le peuple. Tout le peuple.

 * Lotta Sutter est une correspondante et auteure indépendante établie dans le Vermont (USA).