En Suisse, les partis populistes ont su utiliser les instruments de la démocratie directe, comme l’initiative populaire, pour véhiculer leurs revendications. © REUTERS/Arnd Wiegmann
En Suisse, les partis populistes ont su utiliser les instruments de la démocratie directe, comme l’initiative populaire, pour véhiculer leurs revendications. © REUTERS/Arnd Wiegmann

Populismes L'heure des démagogues

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 92, Mars 2018
Populisme, un terme omniprésent dans les médias. Pourtant, il n’y a pas de consensus entre politistes et sociologues pour définir cette notion. Ceux que nous avons interrogés relèvent cependant la tendance des démagogues qui portent ce style politique ou, selon la définition donnée, des politicien·ne·s de la droite extrême, à s’approprier et à instrumentaliser les velléités du «peuple».

«La science politique, puis les médias, ont commencé à utiliser le terme de populisme en Europe pour ne plus parler d’extrême droite ou de fascisme, notamment en France au moment des premières percées électorales du Front national dans les années 1980 , analyse Antoine Chollet. Ce chercheur du Centre Walras-Pareto d’études interdisciplinaires de la pensée économique et politique définit le populisme comme une défense de la souveraineté populaire et de la démocratie. Selon lui, «le populisme porte un projet radical de réforme qui reste dans un cadre démocratique.»  Des partis comme l’UDC ou le Front national, qui ne proposent pas de réformes profondes du système politique en place, ou même qui attaquent le cadre démocratique, n’y participent donc pas.

Tout autre est la définition qu’en fait le philosophe et politiste français Pierre-André Taguieff*. D’après lui, «le populisme se caractérise, d’une part, par le culte affiché du peuple, et plus particulièrement des classes populaires, célébrées comme ‘‘saines’’, ‘‘honnêtes’’ ou ‘‘authentiques’’, et, d’autre part, par l’appel au peuple lancé par un tribun.  Si Taguieff précise que le populisme est compatible avec n’importe quel contenu idéologique, son analyse se concentre sur le style des leaders de la droite extrême qui, à l’instar de Donald Trump, Viktor Orbán ou Marine Le Pen, prétendent s’opposer au système, tout en fustigeant l’immigration et l’islam. Autant de «démagogues talentueux qui exploitent les défaillances des vieux partis de centre-droit et de centre-gauche avec un dynamisme renforcé par le terrorisme djihadiste.»

«un leader populiste prétend parler au nom du ‘‘peuple’’ en défiant les élites, alors qu’il est souvent lui-même issu des cercles des élites.»
- Ashfaq Khalfan, directeur du programme Droit et politique d’Amnesty International

D’après Ashfaq Khalfan, directeur du programme Droit et politique d’Amnesty International, le populisme peut inclure des revendications légitimes et des politiques positives visant au renforcement de l’État providence, mais il devient problématique lorsqu'il cherche à priver certains groupes de la société de leurs droits fondamentaux. C’est le cas lorsque Rodrigo Duterte, aux Philippines, stigmatise les toxicomanes et appelle à leur élimination de la société. Et quand, en France, le Front national diabolise les musulman·e·s et les réfugié·e·s. Ou quand les nationalistes en Inde prétendent que les environnementalistes nuisent à la croissance économique du pays. Ashfaq Khalfan souligne aussi le paradoxe qui se loge souvent au cœur des mouvements populistes: «un leader populiste prétend parler au nom du ‘‘peuple’’ en défiant les élites, alors qu’il est souvent lui-même issu des cercles des élites.»

Autoritarisme à l’Est

Selon les régions dans lesquelles il se déploie et les éléments idéologiques – de gauche ou de droite – qu’il absorbe, le populisme prend des formes spécifiques. Les dirigeants de Pologne, de Hongrie et de République tchèque, par exemple, sont aussi démagogues que les leaders populistes occidentaux, mais plus autoritaires, observe Pierre-André Taguieff. Une différence de taille porte «sur la place plus importante accordée à la préservation de l’identité religieuse chrétienne, qui colore les positions anti-immigration et anti-islam». Par opposition, «l’insistance sur la défense de la laïcité, qu’on trouve par exemple dans le discours du nouveau Front national en France, est étrangère aux populismes identitaires de l’Est.»

Frontières brouillées

Le populisme de gauche définit généralement l’ennemi sur la base de la classe sociale et économique, en ciblant les élites nationales et étrangères, relève Ashfaq Khalfan. Mais il y a des cas où les populistes de gauche ciblent des groupes ethniques particuliers, notamment ceux qui semblent dominer l'élite, précise-t-il. Le populisme de gauche appelle à une plus grande intervention de l’État dans la régulation du marché, tandis que certains populistes de droite veulent moins de contrôle étatique – surtout quand la base de leur soutien est constituée par les petites entreprises, résume Ashfaq Khalfan.

Des groupes populistes de droite reprennent par ailleurs des thématiques traditionnellement de gauche, dans une certaine mesure, tout en conservant des tendances racistes. Ces dernières années, le Front national (FN) a par exemple lancé des appels en faveur de la préservation de l’État providence et des zones rurales marginalisées, observe Ashfaq Khalfan. Des politiques qui, rappelle-t-il, ont augmenté de façon spectaculaire le soutien à ce parti de la part d’électeurs et d’électrices qui, traditionnellement, votaient pour les partis socialistes et communistes.

Pour Pierre-André Taguieff, «les étiquetages politiques ‘‘gauche’’ ou ‘‘droite’’ n’ont plus guère de sens à l’heure où l’opposition principale se met en place entre les modérés d’un vaste centre gauche-droite proglobalisation, et les extrémistes de toutes obédiences, qui se rejoignent dans l’anti-mondialisme.» Même si, précise-t-il, «pour un électoraliste, le FPÖ reste à droite, l’UDC aussi, et le mouvement ‘‘La France insoumise’’ de Jean-Luc Mélenchon, à l’extrême gauche. Et si, malgré ses efforts, le nouveau FN n’est pas passé à gauche!»

«La vague trumpiste a montré que la haine et le ressentiment de ceux d’en bas, ou des perdants de la mondialisation, envers les élites dirigeantes pouvaient être efficacement exploités en vue de prendre le pouvoir.»
- Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) à Paris

Le succès électoral de Donald Trump a constitué un encouragement et un modèle à suivre pour les mouvements populistes, estime Pierre-André Taguieff. «La vague trumpiste a montré que la haine et le ressentiment de ceux d’en bas, ou des perdants de la mondialisation, envers les élites dirigeantes pouvaient être efficacement exploités en vue de prendre le pouvoir.» Trump, qu’Antoine Chollet refuse de qualifier de populiste, a, selon ce chercheur, «utilisé les techniques propres aux mouvements d’extrême droite: parler des personnes à la place des sujets politiques, véhiculer une vision policière de l’histoire, développer une conception paranoïaque de la politique et de la société».

Le paradoxe de la démocratie directe

En Suisse, le populisme est paradoxalement servi par les instruments de la démocratie directe. Or la manière dont la droite extrême utilise ces instruments affaiblit la démocratie. «L’UDC fait un usage purement tactique des mécanismes de démocratie directe, et ne les défendra plus le jour où ils contreviendront à ses propres intérêts», relève Antoine Chollet. «Malheureusement, ces circonstances rangent désormais toute défense de la démocratie directe dans les rangs conservateurs, sinon xénophobes», s’inquiète le chercheur.

En Suisse, la démocratie directe a été utilisée comme un instrument pour empêcher les musulman·e·s de construire des minarets, violant ainsi leur droit à la liberté de religion et à la non-discrimination, ou pour refuser aux minorités l’accès à la radiodiffusion publique dans leur langue, remarque quant à lui Ashfaq Khalfan. C’est profondément troublant selon lui, «car une démocratie doit inclure des garanties pour les droits humains, sinon elle devient un instrument de tyrannie d’une majorité organisée».

* Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) à Paris.


Pour aller plus loin

De Pierre-André Taguieff:

L’Illusion populiste. Essai sur les démagogies de l’âge démocratique, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2007. 

Le Nouveau national-populisme, Paris, CNRS Éditions, 2012.

La Revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l’assaut de l’Europe, Paris, PUF, 2015. 

D’Antoine Chollet:

Défendre la démocratie directe, Lausanne, PPUR, 2011.

« Temps de la démocratie, temps de l’utopie », numéro spécial coédité par Anders Fjeld, Étienne Tassin, Manuel Cervera-Marzal et Alice Carabédian, Tumultes, n°49, 2017/2, pp. 31-44.

« Le populisme nord-américain », in Gérard Bras (dir.), De l’injustice, Montreuil, Le Temps des Cerises (à paraître).

Et encore:

Laura Grattan, Populism’s Power, Oxford University Press, 2016.