Donald Trump a su utiliser à son profit les nouvelles technologies pour remporter l’élection présidentielle étasunienne. © Josh Haner/The New York Times
Donald Trump a su utiliser à son profit les nouvelles technologies pour remporter l’élection présidentielle étasunienne. © Josh Haner/The New York Times

Populismes La démocratie à l’ère du smartphone

Propos recueillis par Ramin Nowzad - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 92, Mars 2018
Facebook, «fake news» et «bulles de filtres»: depuis l’élection de Trump, l’inquiétant pouvoir d’internet est au coeur des discussions. Les nouveaux médias menacent-ils notre démocratie? Et que peut-on faire contre les campagnes de diffamation et la désinformation en ligne? Les réponses du spécialiste des médias Bernhard Pörksen.
> AMNESTY: Donald Trump siège à la Maison-Blanche. Est-ce la faute d’internet?

< Bernhard Pörksen: Internet a été un facteur décisif de l’élection étasunienne, cela ne fait aucun doute. L’équipe autour du président actuel a mené un ciblage très intensif. Elle a défini des groupes cibles particuliers avec l’aide de Facebook et les a mobilisés de manière totalement spécifique. D’autre part, Trump a bâti via Twitter et d’autres médias sociaux une sorte de canal direct de communication avec ses partisans ; il a créé son propre environnement d’affirmation de soi. Enfin, de nombreuses «fake news» circulant en ligne ont manifestement été prises au sérieux – il suffit de penser au pizzagate et à l’affirmation selon laquelle Hillary Clinton serait membre d’un réseau pédophile. Mais ce serait faux de ne blâmer qu’internet.

> Les médias traditionnels ont aussi joué un rôle dans l’ascension politique de Trump?

< Donald Trump a profité des changements du monde médiatique. Il y a eu une interaction fatale. La méfiance généralisée envers les médias classiques, l’intérêt de la télévision pour le spectacle (quand Trump participe à une émission, l’audimat augmente d’environ 60 %), la possibilité de diffuser de la propagande sans entraves, la tendance de l’élite journalistique à ne pas prendre l’homme au sérieux au départ, et donc à ne faire que négligemment des recherches sur ses mensonges – tout cela lui a été bénéfique.

> Vladimir Poutine aurait aussi aidé Trump. Les services secrets russes ont-ils tenté de manipuler l’opinion publique aux États-Unis?

< Les Russes ont tenté d’influencer l’opinion publique en faveur de Donald Trump par des «social bots» (ndlr des robots générant des messages automatiques sur les réseaux sociaux), de la propagande sur Twitter et des posts sur les réseaux sociaux; c’est un fait. Mais il y a beaucoup de choses que nous ne savons toujours pas. Pensez seulement aux fuites d’e-mails d’un collaborateur de Clinton, que Wikileaks a rendu publics à un moment décisif de la campagne électorale. J’espère que nous obtiendrons des éclaircissements sur cette question : comment en est-on arrivé à ce qu’un militant du net comme Julian Assange se transforme en une sorte d’assistant de campagne dans l’équipe de Trump?

> De telles campagnes de désinformation représentent-elles un danger pour notre démocratie?

< Absolument. Pour la simple et bonne raison que la démocratie se nourrit d’une confiance fondamentale dans les médias d’information. La désinformation l’ébranle, car elle crée une atmosphère de manipulation ressentie. On ne sait tout à coup plus ce qui est correct. C’est un effet élémentaire et profondément dommageable de la guerre occulte de l’information.

> Auparavant, il y avait des autorités de vérité, qui tranchaient en cas de doute: journalistes, chercheurs et chercheuses, juges. À l’ère digitale, la confiance en de telles autorités s’efface?

< Je n’irais pas jusque-là, mais c’est certain que l’autorité est aujourd’hui plus controversée et plus attaquable que jamais. Et ceux qui rejettent ces autorités classiques peuvent justement se connecter et s’allier. Sur le principe, c’est une bonne nouvelle, mais cela exige concrètement un degré maximal de maturité et un sens des responsabilités.

> L’Allemagne a édicté une loi contre la haine sur Facebook, et en France, le président Macron veut interdire les «fake news». N’est-ce pas de la censure?

< La législation allemande actuelle ne vise pas les «fake news». Ce serait terrible, faux et indigne d’une démocratie, car cela reviendrait à instaurer une sorte d’instance de la vérité sous la forme du gouvernement, qui détermine ce qu’on peut croire ou non. En Allemagne aujourd’hui, il s’agit plutôt de la question de comment on supprime des contenus punissables, comment on force les opérateurs des plateformes à sortir de leur posture d’indifférence et d’irresponsabilité organisée. Je ne suis pas un grand partisan du projet de loi actuel, mais la propagande haineuse et répréhensible doit disparaître. Il ne s’agit en aucun cas de censure.

> Chacun·e peut s’exprimer, tout le monde peut se connecter – la grande promesse de l’ère digitale semble maintenant se transformer en une vision d’horreur. Internet favorise-t-il la radicalisation idéologique de nos sociétés?

< Il favorise un état d’esprit de grande nervosité, parce que tout le monde peut y prendre part, les conflits ne sont plus délimités, ils peuvent être toujours plus attisés. Nous voyons tout immédiatement : le banal, le bestial, l’histoire touchante et l’information pertinente.

> Des algorithmes invisibles décident de ce que nous voyons sur Google et Facebook. Quel pouvoir ont ces entreprises sur notre perception du monde?

< Les algorithmes sont comme les recettes secrètes de la construction de la vérité à l’ère digitale. Le problème est que nous ne savons tout simplement pas exactement qui découpe pour nous la réalité et de quelle manière. Nous avons besoin là de plus de transparence, qui aille sur la voie d’une plus grande souveraineté de filtrage laissée aux individus. On devrait pouvoir co-décider ce qui doit nous être montré, par le biais de réglages et en connaissant les options possibles. Voulons-nous voir avant tout des nouvelles classiques? Des posts d’amis? La vidéo qui est en train de devenir virale?

> Dans votre nouveau livre, Die grosse Gereiztheit («La grande nervosité»), vous décrivez notre époque comme une période de crise dans l’histoire des médias. Comment en sortir?

< Ma réponse optimiste serait : par l’éducation. Nous avons besoin d’une éducation aux médias à la pointe de l’actualité. Les lois ne sont toujours que le dernier recours et ne peuvent jamais remplacer la sensibilisation éthique et morale.

Bernhard Pörksen, né en 1969, est professeur en sciences des médias à l’Université de Tübingen. © DR

> Mais l’éducation prend du temps. Les innovations digitales transforment notre monde non seulement toujours plus radicalement, mais aussi toujours plus rapidement. Comment les écoles peuvent-elles suivre le rythme effréné des sauts d’innovation?

< Elles ne le doivent pas, parce que la tentative désespérée de suivre le tempo de l’innovation changerait pour le pire le caractère de l’éducation. Les écoles doivent rester un espace protégé, un laboratoire avec un juste mélange entre proximité et distance à la réalité. L’éducation aux médias, comprise ainsi, est en même temps éducation aux valeurs. Ce que j’imagine, c’est l’utopie d’une société rédactionnelle: puisque chacun est devenu diffuseur, chacun doit apprendre aujourd’hui à se comporter comme son propre rédacteur et à évaluer ses sources. Ce dont il est question, c’est que les questions fondamentales du bon journalisme – qu’est-ce qui est de l’information crédible, pertinente, publiable? – deviennent un élément de la formation générale. Elles concernent aujourd’hui tout le monde.