Lolita Chavez porte tous les jours le huipil, une blouse traditionnelle brodée ou tissée par les femmes mayas. © Amnesty International/Noémie Matos
Lolita Chavez porte tous les jours le huipil, une blouse traditionnelle brodée ou tissée par les femmes mayas. © Amnesty International/Noémie Matos

Militantisme Lolita, la voix du peuple quiché

Par Noémie Matos - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 92, Mars 2018
La Guatémaltèque Lolita Chávez dénonce les multinationales qui saccagent sa terre natale et milite contre les violences faites aux femmes indigènes. Une lutte de tous les dangers: elle a déjà échappé à plusieurs tentatives d’assassinat et de viol. De passage à Berne, la militante s’est confiée sur sa vie et ses combats.

«Je ne suis pas diplomate. Je dis ce que je pense.» Aura Lolita Chávez Ixqaquic, 45 ans, qui préfère être appelée Lolita, ne supporte pas les compromis. Elle affronte les épreuves de la vie avec un sourire bienveillant et un enthousiasme sans bornes. La cofondatrice du Conseil du peuple maya quiché (CPK), elle-même issue de cette ethnie, est une figure de proue parmi les défenseur·e·s des droits des peuples indigènes du Guatemala.

Née en 1972 à Santa Cruz del Quiché, Lolita a vécu «une enfance triste», entre le conflit armé opposant des guérillas marxistes au gouvernement guatémaltèque (1960-1996), un tremblement de terre dévastateur en 1976 et le décès de ses parents alors qu’elle avait 11 ans. «On me demande souvent d’où je tire ma force. Je pense qu’elle vient de ma maman», confie-t-elle avec un sourire ému. Sa mère était active dans une organisation qui s’élevait contre la répression militaire. «J’aime dire qu’elle m’a transmis sa rébellion au sein. Elle a fait de moi celle que je suis.» La jeune Maya découvre très vite les inégalités et le racisme institutionnel envers les peuples autochtones, que ce soit l’accès restreint à l’eau potable, les viols ou l’exploitation dont sont victimes les femmes.

Monsanto mis en échec

«Avec la complicité des paramilitaires, les autorités livrent nos terres aux grands projets d’extraction minière, d’hydroélectricité, de monoculture… Les ressources sont pillées.»

Lolita devient enseignante. En parallèle, elle et d’autres militantes fondent en 2008 le CPK, «pour défendre la Terre Mère face au gouvernement corrompu par les multinationales et les cartels». «Avec la complicité des paramilitaires, les autorités livrent nos terres aux grands projets d’extraction minière, d’hydroélectricité, de monoculture… Les ressources sont pillées. C’est contraire à la cosmovision maya: la Terre Mère est nous et nous sommes la Terre Mère, alors nous devons la protéger. L’être humain n’est qu’un élément de l’univers», assène-t-elle.  

Lolita, ses collègues du CPK et d’autres peuples indigènes ont infligé à Monsanto une cuisante défaite en 2010. «J’ai pensé à une blague lorsque Monsanto a annoncé vouloir privatiser les semences de maïs, un aliment sacré pour nous. Lorsque nous avons vu que c’était sérieux, la mobilisation a été telle que nous avons pu faire annuler cette loi – tout comme pour d’autres projets d’exploitations minières», détaille-t-elle. Actuellement, Lolita et ses collègues sont aux prises avec un mégaprojet hydroélectrique.

En raison de sa lutte contre les «multinationales prédatrices», les détracteurs de la Guatémaltèque la considèrent comme un «épouvantail du développement» et lui font subir un «harcèlement psychologique permanent». Lolita raconte qu’un groupe armé qui la recherchait a surgi dans un bus où elle se trouvait, puis frappé au sang les femmes qui voyageaient avec elle. Plusieurs compagnons de lutte ont été assassinés. Elle évoque aussi les menaces de viol – y compris envers sa fille de 22 ans – et les campagnes de haine à son encontre la traitant de sorcière, de prostituée… L’émotion la saisit lorsqu’elle évoque ce douloureux chapitre, sa voix se brise.

Finaliste du Prix Sakharov

En 2017, les attentats manqués et les menaces se multiplient. Les Brigades de paix internationales l’envoient se réfugier à Bilbao, avec son fils de 16 ans.

La militante vit au quotidien avec la peur mais elle ne veut pas se laisser enfermer par ce sentiment. Lolita préfère parler d’espoir: elle a été en 2017 finaliste du Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, décerné par le Parlement européen. «Cela signifie beaucoup pour les femmes qui défendent nos droits. Cette nomination a rendu plus visible notre combat pacifique.» Lolita nourrit aussi un autre espoir: réentendre bientôt les oiseaux des montagnes guatémaltèques, qu’elle chérit tant.