© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Espace fiction Milan, Hôtel Gran Duca

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 92, Mars 2018
Bon Dieu, cette brume humide, cette noirceur, ce froid. Heureusement qu’il y a les lumières, le bruit de la ville qui se réveille. Seydou grimpe avec soulagement dans le tram qui s’arrête.

C’est celui qu’il préfère, le modèle ancien, qui tremble, qui laisse passer l’air à travers les portes, le modèle avec les sièges en bois et la lumière jaune qui donnent de la chaleur dans cette nuit noire. Il regarde les passagers, solitaires, droits, pâles, éveillés mais robotiques. Il sort du tram à deux pas des Navigli. Toujours ce froid et cette brume. Il se console avec les mille lumières qui se reflètent dans l’eau depuis les ponts arqués au-dessus du canal. Le noir bleuté de l’eau, la brume et les lumières, la beauté de sa ville. Six heures moins dix, le temps de prendre un café avant de commencer le service du matin. Un café, non, un caffè macchiato ; il rit en pensée. On est à Milan, bon sang, et chez les Italiens, ces histoires de cafés c’est précis, sacro-saint, même. Caffè macchiato, latte macchiato, cappuccino, caffè lungo, marocchino, ristretto et d’autres encore... Quand il a commencé à boire du café en Italie, il s’est trompé plusieurs fois avant de comprendre quelle sorte de café il fallait qu’il commande pour avoir ce qu’il voulait. Mais diable, qu’ils sont bons ces cafés.

Il allume la grande machine à café du bar, fait mousser le lait à la vapeur dans le pichet, cale le manche métallique et sa cuillère remplie d’un sachet à l’engin, laisse couler son premier café de la journée. Il y ajoute une cuillerée de mousse de lait. Il ressent la chaleur de la tasse entre ses mains, goûte le mélange de café et de mousse de lait. En s’éveillant au liquide chaud qui se répand dans sa gorge, il repense à la discussion qu’il a eue la veille avec Alassane, son père. Toujours cette même discussion à propos de Fatou, sa sœur, que Seydou voudrait tant faire venir en Italie. « Si elle loupe cette rentrée scolaire, elle perd l’occasion de venir avant la fin de l’école élémentaire. Il faut qu’elle termine son école obligatoire à Milan, ce sera plus facile pour elle de s’adapter. » Mais rien à faire, comme toujours Alassane son père a refusé de l’écouter. Tant qu’il sera au noir, il ne fera pas venir Fatou. Même si lui, Seydou, paye le billet de sa poche avec l’argent qu’il gagne à l’hôtel. « Imagine si je perds mon travail là, comment on fera pour payer l’appartement ? Et si on a plus d’appartement, on la mettra où Fatou ta sœur et ma fille. Non, c’est non, tu entends ça là. » Puis, Seydou a commencé à s’énerver, il ne sait même plus comment il en est arrivé là, mais il a traité Alassane, son père, de trouillard, d’imbécile même. « Le respect, mon fils, tu gardes le respect. » Jamais Seydou ne lui avait parlé ainsi. Ça lui a tourné dans la tête toute la nuit.

Un premier client le tire de ses pensées. Un commerçant italien de passage à Milan. Souliers de cuir cognac, très beau cuir, pantalon en velours côtelé noir, gilet de laine marron sur chemise blanche, grand, grisonnant, élégant. L’homme commande un cappuccino en souriant. Seydou apprend qu’il livre des magasins de la capitale lombarde en articles de maroquinerie. L’homme avale un croissant, un verre de jus d’orange, prend un deuxième café, puis sort du restaurant de l’hôtel avec sa veste sous le bras. Seydou débarrasse la table du négociant.

Alassane son père n’avait pas fait la traversée de la Mauritanie et de la Libye, non, il n’était pas monté sur un de ces bateaux bondés de migrants que la marine italienne repêche sous les caméras de journalistes pour les oublier le jour suivant. Non. Il avait attendu que son cybercafé de Dakar, un des premiers de leur quartier, lui rapporte assez d’argent pour prendre l’avion avec un visa de touriste. Il avait pris pied chez d’autres Sénégalais et commencé dans l’agriculture. Les vignes, les tomates et le riz, oui, la plaine du Pô est propice à la culture du riz. Il avait trouvé un emploi dans une petite entreprise de textile. Il mettait en boîte les foulards, les écharpes et les gants de la maison Gianni. Il avait loué un appartement à lui, exigu, sombre, juste au-dessus de la voie ferrée, mais à lui. C’est à ce moment seulement qu’il avait fait venir Seydou. Et tant qu’il serait au noir, Alassane son père ne ferait pas venir Fatou, sa fille. Il avait trop peur de se retrouver à la rue avec elle.

La salle du restaurant s’est remplie. Lorsque Seydou passe entre les tables, il entend une cliente suisse de Genève dire à son mari : « Il fait long pour apporter les cafés, ce black. Je vais lui demander si ça vient. » Elle se dirige vers le bar et lui demande en anglais s’il n’a pas oublié les boissons. Elle ne voit pas que je parle français comme elle, celle-là, pense-t-il. Mais sans se départir de son calme et de son sourire, il lui explique en anglais qu’il sert la table du fond et qu’il s’occupera d’elle ensuite. « Nous avons commandé des cafés au lait », précise la cliente suisse, agacée, lorsque Seydou arrive à la table du couple avec ses deux cafés noirs. « Aucun problème, je vous les refais. »

Une année qu’il travaille à l’Hôtel Gran Duca en appoint, au noir, comme son père, comme homme à tout faire. Il aide les femmes de ménage, porte les draps à l’entreprise de blanchisserie, dresse les tables du déjeuner, nettoie les sanitaires et la petite cour intérieure au jet d’eau et au balai, ouvre le restaurant de l’hôtel où il effectue le service du matin. C’est ce qu’il préfère. Trouver un moyen de régulariser son père. Parler au directeur de l’hôtel, il sera à la réception lorsqu’il aura fini son service. Il l’aime bien ce nouveau directeur, c’est lui qui lui a permis de travailler au restaurant de l’hôtel, les employés italiens et ceux d’Europe de l’Est, eux, lui avaient fait comprendre que ce n’était pas possible. Il lui dit qu’il a étudié à Londres, le nouveau directeur, que là-bas c’est multiculturel. Que Milan ça change, lentement, que c’est encore provincial. Il lui pose plein de questions sur son quartier à Dakar, sur sa vie là-bas, il lui montre qu’il connaît un peu l’Afrique, le Sénégal, Dakar, Saint-Louis, et même le sabar[1], il lui montre qu’il aime ce qu’il en connaît ; il peut peut-être l’aider pour les papiers de son père. Il a entendu que d’autres Sénégalais ont obtenu des papiers en règle, ça doit être possible, et après, Alassane son père sera d’accord de faire venir Fatou.

Il prépare les cafés, sert les clients, débarrasse et nettoie les tables de ceux qui ont terminé leur déjeuner, ajuste le grand buffet en y amenant les croissants, les fromages et les gâteaux qui manquent. Il songe aux beignets sucrés de sa mère, à l’odeur épicée de son café filtre. Il voit leur petit immeuble en angle autour de la cour intérieure dans son quartier de Dakar, les latrines puantes aux deux étages, les enfants qui dorment par rangée de six ou de dix à même le sol, et le sable partout, dans les rues, les préaux, les marchés. Il se rappelle le goût des nouilles épaisses au poulet et à l’huile de palme de sa mère, le son de la mosquée appelant à la prière de l’autre côté de la rue, celui de la musique, des percussions et des enfants qui dansent, qui rient et qui jouent. Il voit les lumières de sa ville, celles du midi, jaunes, blanches, aveuglantes, écrasantes, et celles irréelles et apaisantes du crépuscule. Puis, avant de ramener son esprit là où il se trouve, il regarde encore sa mère danser le sabar. Il la voit enfiler son pagne préféré, d’un vert éclatant orné de motifs fleuris roses et bleus. Elle effectue plusieurs allers-retours de sa danse magnifiée par le tissu, au son sec et frénétique des percussions. Elle lance ses jambes en hauteur et les accompagne de vastes mouvements des bras. Les pieds touchent à peine le sol. Ses gestes sont élastiques et endiablés, gracieux et emplis d’une inépuisable énergie. Seydou la regarde s’envoler dans sa danse folle, suspendu encore quelques instants à ses pensées, puis il revient à son bar, à ses clients, à ses cafés.

Le directeur arrive : « Comment ça va ? » Bien, merci. « Mon père, il est au noir, j’ai entendu dire qu’il y a moyen de recevoir des papiers, vous savez peut-être comment faire ? », s’entend lui demander Seydou. « Est-ce qu’on pourrait parler un peu après mon service ? » « Il y a un nouveau décret-loi pour la régularisation des migrants, il y a peut-être quelque chose à faire, oui. Combien de temps que ton père est en Italie ? Sept ans ? Il y a peut-être quelque chose à faire. »

© Ambroise Héritier

La cliente suisse de Genève qui parle anglais avec Seydou l’interpelle à nouveau au bar. « J’ai renversé tout mon jus d’orange. » « Ce n’est pas grave, je vous prépare la table d’à côté. » Et vous nous ramènerez deux cafés. Ils ne veulent rien savoir de mon français, de mon Sénégal, de qui je suis. Ne surtout pas les importuner, juste leur préparer ces cafés. « Et cette fois-ci vous nous les ramènerez directement allongés. » Il sourit en inclinant légèrement la tête.

Mais derrière son sourire, il y a son regard, noir, déterminé, lucide quant au rôle qu’il joue. Il y a les hommes et les femmes de son continent, qui n’atteignent jamais les côtes européennes vivants, ou qui peinent à mettre pied dans la modernité occidentale. Il y a ses frères qui grappillent quelques sous en vendant des contrefaçons chinoises sur la plage, dans les marchés et les rues d’Italie. Derrière sa docilité sciemment endossée, il y a Fatou sa sœur, même père, même mère, restée là-bas depuis trop longtemps. Leur bagarre de petits enfants, ses croche-pattes pour la faire tomber, les pleurs de Fatou, ses plaintes de petite fille, la marelle, le foot, la corde à sauter dans le sable et la poussière de la rue. Leurs courses sur les balcons qui traversent leur immeuble. Leurs fous rires, les femmes qui leur crient de jouer ailleurs. Fatou sa sœur adolescente, avec les bijoux dorés, tous ses bracelets autour des poignets, les habits serrés-serrés et colorés, ses moments studieux, ses sourires de qui veut plaire. Leur bagarre de grands enfants, l’intelligence de sa sœur, son caractère, son fichu caractère. Pas une femme à servir l’homme, Fatou, pas une femme à rester au Sénégal.

Seydou a terminé d’éponger le jus d’orange renversé par la cliente genevoise. Antonino, son collègue italien, vient d’arriver. Il va s’occuper du bar et de la salle du restaurant. Il n’aime pas que Seydou s’en occupe. C’est sa place à lui, Antonino, alors ok pour qu’il fasse l’ouverture, l’Africain, mais après c’est lui. « Les toilettes sont sales. Il faut les nettoyer. » « Pas de problème, je vais le faire », dit Seydou. Et toujours ce ton calme et ce sourire. « Et après il faudra aider aux chambres. » Il enfile les gants en plastique, prépare le seau d’eau, l’éponge et la brosse à récurer et disparaît dans les sanitaires de la réception. Il lève la lunette des toilettes, bon Dieu, qu’elles sont sales. Il plonge la brosse dans la cuvette ; et dans sa tête résonnent les mots qu’il a entendus dans la salle. « Il y a un nouveau décret-loi. »

[1] Le sabar désigne à la fois un instrument de percussion, un style de musique, et une forme de danse traditionnelle au Sénégal et en Gambie.