Si les médias traditionnels gardent globalement la confiance du lectorat suisse, l’émergence de nouveaux acteurs, comme les sites dits de «réinformation», n’est pas sans conséquence sur le paysage médiatique. © Azovtsev Maksym/Shutterstock.com
Si les médias traditionnels gardent globalement la confiance du lectorat suisse, l’émergence de nouveaux acteurs, comme les sites dits de «réinformation», n’est pas sans conséquence sur le paysage médiatique. © Azovtsev Maksym/Shutterstock.com

Populismes Suisse: À l'assaut des médias

Par Camille Grandjean-Jornod - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 92, Mars 2018
Aux États-Unis, Donald Trump mène une guerre ouverte contre les médias, allant jusqu’à leur remettre des «Fake News Awards». Rien de tel en Suisse, mais l’émergence de nouveaux acteurs, comme les sites dits de «réinformation», redistribue les cartes.

À l’heure de mettre sous presse, les résultats de la votation sur l’initiative «No Billag» ne sont pas encore connus. Ce qui est sûr, c’est que la campagne aura mis un peu plus à l’épreuve un monde médiatique suisse déjà ébranlé par les mises au régime successives – fusions, disparition de titres, dégraissages et autres licenciements collectifs. Les causes sont avant tout à chercher du côté des grands groupes de presse, guidés par une logique de rentabilité. Mais les mutations du monde médiatique favorisent l’émergence de nouveaux acteurs qui, eux, ont des raisons idéologiques de s’attaquer aux médias, comme les sites dits de «réinformation». Les Annales de la qualité des médias, édition 2017, observent en Suisse «l’émergence de médias alternatifs controversés qui se positionnent en opposition directe aux médias d’information établis», un phénomène favorisé par «la crise structurelle du journalisme professionnel».

Du populisme à la réinformation

«Le fil rouge de la réinformation est de reprocher aux médias ‘‘mainstream’’ un manque de pluralisme»

«Le fil rouge de la réinformation est de reprocher aux médias ‘‘mainstream’’ un manque de pluralisme», relève le sociologue Thomas Jammet, coauteur d’une recherche sur lesobservateurs.ch, le plus lu des sites de réinformation romands. «Cette accusation nourrit un projet de contournement des médias par la création de canaux d’information alternatifs, la plupart du temps sur internet.» Se positionner comme une alternative aux médias traditionnels, c’est justement le credo du site lesobservateurs.ch. Son fondateur et rédacteur en chef, Uli Windisch, un sociologue des médias à la retraite, n’a pas de mots assez durs pour fustiger des médias qui seraient un repaire de «bien-pensance gauchisante» et manipuleraient l’information. Il se targue ainsi de ne pas compter un·e seul·e journaliste professionnel·le parmi son équipe de rédaction, et d’organiser avec d’autres sites similaires «des sessions de formation pour des jeunes qui veulent travailler dans ce domaine mais échapper aux écoles de journalisme, trop à gauche».

Cette vision d’une élite corrompue qui mentirait au peuple avec la complicité des médias, à la base du projet de la réinformation, est aussi ce qui le rattache au populisme. Populiste, lesobservateurs.ch? Son rédacteur en chef ne rejette pas l’idée, même s’il lui préfère l’expression «populaire», puisque le site «cherche à montrer les problèmes qui révoltent la population». Pour Thomas Jammet, ses articles font en tout cas la part belle à un discours antiélitiste, ainsi qu’à «une rhétorique xénophobe centrée sur la crainte de l’islamisation de l’Europe». Deux thématiques qui constituent justement les deux axes que l’historien Damir Skenderovic, de l’Université de Fribourg, identifie comme caractéristiques du populisme de droite : une opposition verticale, «l’idée d’un peuple homogène qui s’opposerait à une élite corrompue», et une opposition horizontale, «avec une distinction entre ceux qui font partie d’une communauté et les autres, qui le relie au nationalisme et à la xénophobie».

Un projet international

Fondé il y a 6 ans, le site lesobservateurs.ch draine chaque jour entre 10 000 et 20 000 visiteurs uniques, selon son fondateur. Des chiffres qui ne s’approchent certes pas de ceux des principaux médias romands – le site du Temps en attire 43 000 par jour, ceux de 24 heures et de la Tribune de Genève un peu plus de 70 000 chacun, selon une étude d’audience de l’institut NET-Metrix – mais qui sont loin d’être insignifiants. Surtout pour un site qui fonctionne aujourd’hui sur un petit budget (environ 50 000 fr.), «essentiellement grâce au travail de bénévoles», souligne Uli Windisch.

«C’est un projet global, avec l’idée de créer vraiment un courant de pensée politique.»

Plus que le nombre de lecteurs du site, c’est l’importance de ses liens, y compris par-delà les frontières nationales, qui interpelle: «Notre site fait partie et est un complément important d’un réseau d’une dizaine de sites, surtout francophones, avec lesquels nous avons des rencontres régulières et au sein duquel chacun peut reprendre les articles d’autres sites qu’il trouve intéressants», explique Uli Windisch. «C’est un projet global, avec l’idée de créer vraiment un courant de pensée politique.»

En étudiant la trajectoire des lecteurs et lectrices du site, Thomas Jammet a en effet vérifié ces allers-retours entre lesobservateurs.ch et des sites français s’inscrivant dans le même courant politique. «La réinfosphère est marquée par des connexions étroites entre ses sites, et une circulation circulaire de l’information, qui augmente l’audience des thèses diffusées. Les lecteurs naviguent d’un site à l’autre, retrouvant à chaque fois les mêmes types d’éclairage, ce qui les conforte dans l’idée qu’ils ont raison puisqu’ils sont nombreux à le dire.»

Au sein des réseaux de la «réinfosphère», la Suisse ne fait donc pas figure d’île isolée. Tant Uli Windisch que Thomas Jammet soulignent la «fascination» que le pays exerce à l’étranger dans ces cercles. Un intérêt qui se manifeste également par la fréquence à laquelle quelqu’un comme Uli Windisch est sollicité dans des médias alternatifs étrangers pour présenter le système suisse, et en particulier le modèle de démocratie directe. Ce modèle politique, qui attire l’attention des mouvements populistes européens, a justement historiquement favorisé l’essor du populisme de droite en Suisse. L’historien Damir Skenderovic explique: «Ces partis ont su utiliser des outils comme l’initiative populaire alors qu’ils étaient faibles au Parlement, pour influencer la population et les débats bien au-delà de leur force numérique.» Un élément parmi d’autres qui a placé la Suisse «à l’avant-garde du populisme de droite en Europe». «C’est en Suisse qu’a été fondé en premier dans les années 1960 un parti de droite populiste moderne après la Seconde Guerre mondiale, bien avant des pays comme la France, l’Autriche ou les Pays-Bas, et ici aussi qu’a eu lieu le premier vote anti-immigration en Europe», relève Damir Skenderovic.

Un pays, plusieurs réalités

La «réinfosphère» romande apparaît donc tournée vers l’étranger, en particulier vers l’espace francophone – plus du quart des visites du site lesobservateurs.ch viennent de France. Des liens transnationaux qu’on retrouve également en Suisse alémanique, fortement connectée, elle, à ses voisins germanophones. «Sur le plan de l’information, la Suisse est fragmentée par sa structure linguistique, il n’y a pas une réalité homogène», observe Olivier Voirol, sociologue à l’Université de Lausanne et coéditeur d’un numéro de la revue Réseaux sur «l’internet des droites extrêmes».

Une fragmentation qui se traduit également par des différences entre les paysages médiatiques romand et alémanique. Une étude comparative systématique manque mais les chercheurs interrogés relativisent tous l’importance des médias alternatifs en Suisse allemande. «Il en existe, comme Uncut News, legitim.ch, Alles schall und rauch ou Swiss Propaganda, et tous ont pour point commun la dénonciation des médias qui pratiqueraient ‘‘la pensée unique’’. Mais leur audience reste limitée, à part quelques contenus ponctuels qui se révèlent tout à coup viraux, notamment grâce à leurs interconnexions sur les réseaux sociaux», explique Linards Udris, sociologue des médias à l’institut fög de l’Université de Zurich.

«on voit plus de populisme de droite dans les médias classiques en Suisse alémanique»

À l’inverse, la presse traditionnelle alémanique serait, elle, plus encline à relayer ce type de points de vue qu’en Suisse romande: Thomas Häussler, chercheur en communication et médias à l’Université de Berne, relève ainsi qu’«on voit plus de populisme de droite dans les médias classiques en Suisse alémanique». L’exemple de la Weltwoche vient immédiatement à l’esprit: depuis sa reprise par Roger Köppel, élu de l’UDC au Conseil national, l’hebdomadaire est devenu «le journal de la Nouvelle droite en Suisse alémanique», observe Damir Skenderovic. Mais ce glissement à droite concerne aussi d’autres titres: pour Linards Udris, l’évolution en ce sens de médias traditionnels, comme la NZZ, a finalement plus d’impact sur l’opinion alémanique que les quelques médias alternatifs émergents. À cela s’ajoute le rachat de nombreux titres par Christoph Blocher. Après la Weltwoche et le Basler Zeitung, le tribun de l’UDC a acquis l’été dernier 25 journaux alémaniques locaux et gratuits, portant l’audience des titres qu’il possède à plus d’un million de personnes, selon Le Temps.

Thomas Häussler souligne un phénomène supplémentaire: «Il faut se pencher non seulement sur ce que les médias produisent, mais sur ce que les lecteurs font de ces contenus.» Et de citer l’exemple du Blick: «Alors que la ligne éditoriale a opéré un glissement à gauche, sur des sujets comme la migration, la rubrique ‘‘commentaires’’ du journal véhicule, elle, un tout autre contenu: c’est devenu une plateforme de diffusion de points de vue populistes de droite, souvent diamétralement opposés aux articles.»

Polarisation?

Le politologue Daniel Drezner observe qu’aux États-Unis, «les gens positionnés plutôt à droite ne croient plus du tout aux informations provenant de médias plus à gauche, et inversement.»* Assiste-t-on en Suisse à pareille polarisation?

«un phénomène extrêmement actuel et puissant est la manière dont tous ces thèmes portés par les droites extrêmes ont envahi en l’espace de quelques années ceux de la droite classique.»

Certes, les sites de «réinformation» et médias alternatifs accusent avec virulence les médias traditionnels et les journalistes d’être des «menteurs», tandis que ces mêmes médias les pointent du doigt comme véhiculant des «fake news», à l’instar du Décodex, lancé par Le Monde, qui épinglait notamment lesobservateurs.ch. Toutefois, la scission du lectorat en deux «silos» qui ne liraient plus du tout les mêmes contenus, comme aux États-Unis, n’est pas d’actualité: « Les choses n’en sont pas là en Europe et en Suisse, même si je pense qu’on prend peu à peu cette voie-là », estime Olivier Voirol. Une crainte nuancée par Linards Udris, qui pointe certes l’émergence de communautés fermées, où l’information circule de manière circulaire, mais relativise leur importance et met avant tout en évidence le degré de confiance envers les médias traditionnels, encore élevé en Suisse comparé à d’autres pays.

Au-delà de leur audience au sens numérique, la question essentielle est peut-être celle de la diffusion des thématiques portées par ces sites: «On est dans un terrain aujourd’hui où ce genre de contenus peuvent être repris, lus, diffusés de manière aisée», souligne Olivier Voirol. «Mais surtout, un phénomène extrêmement actuel et puissant est la manière dont tous ces thèmes portés par les droites extrêmes ont envahi en l’espace de quelques années ceux de la droite classique.»

* Dans un article paru dans Le Courrier le 9 novembre 2017.