© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Espace fiction Lucio

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 93, Juin 2018
Ma mère vient d’un autre temps. D’un autre monde. Un monde qu’elle a quitté lorsqu’elle était encore enfant. Tessin, petite vallée du Nord.

En face de son village, incroyablement proche, le Simano, haute pointe triangulaire, qui descend à pic dans la vallée. Ma mère, presque la cadette d’une famille de neuf enfants, sans compter ceux morts en couches. Après elle, il n’y a eu qu’Enrico, Cico, frère cadet, espiègle et adoré.

De ce monde, elle m’a conté la dureté. Les allers-retours vers les mayens sous le soleil brûlant de l’été, pour amener l’écuelle de nourriture au père. La peur des vipères le long des murs de pierre. La saucisse qu’il fallait se partager à quatre, les travaux des champs, les foins, les railleries des élèves qui, déjà, étaient sortis de ce temps-là, du temps de la paysannerie de montagne, des vallées reculées, de l’agriculture sans subventions. Les railleries des enfants de commerçants, de maîtres d’école, de fonctionnaires. De ceux à qui l’on avait enseigné qu’ils valaient mieux que ma mère.

De ce monde-là, elle m’a conté les joies, aussi. Les rires et les jeux simples. «On avait rien, mais on savait s’amuser.» Les fêtes de village, avec le bal sur la place de l’école, le premier août sur la colline au-dessus du village. Le son des grillons, qui se détache plus nettement dans l’obscurité, et le grand feu qui crépite dans la chaleur des nuits d’été. Les lapins qu’on tuait pour la polenta du dimanche, les œufs que l’on cherchait chauds dans le poulailler.

De ce monde, il ne restait plus rien lorsque je l’ai connu enfant. Plus rien ou presque. Demeurait encore la maison familiale, immense, rose et décrépie, avec son toit d’ardoises qui prenait l’eau partout, son balcon en bois brinquebalant, où j’avais interdiction de me rendre, mais où j’étais tout le temps fourrée. Pas de chauffage, pas d’eau chaude, on se lavait avec de l’eau bouillie sur la cuisinière à gaz, dans des bassines de fer ou de plastique. Cheminée en ciment, rudimentaire, plantée à même le sol dans la cuisine. Les pièces qui sentaient l’humidité, même pendant les chaleurs arides de l’été tessinois.

Demeuraient aussi quelques vieilles qui, de leurs manières, tablier, pieds nus dans les zoccoli, récipient et couteau à la main, toujours en route vers les champs ou les potagers, en témoignaient encore. Ou cette autre qui, si vieille et sans ses dents, dans sa robe noire, heureuse et souriante, profitait d’un sursis que la mort semblait lui avoir accordé pour l’éternité. «Mange tes patates, me disait ma mère, regarde Gentile, qui a mangé des patates toute sa vie, elle aura bientôt cent ans.» Et moi qui insistais pour passer voir Gentile, qui aurait bientôt cent ans, et qui pour cette simple raison (j’ai toujours voulu vivre longtemps), et aussi parce qu’on la nommait «gentille», me fascinait.

À ce monde, ma mère a payé son tribut. Pas d’études, surtout pas pour les filles qu’on destinait au mariage ou au travail dans les villes prospères de Suisse. Genève, Zurich, éventuellement celles de l’arc jurassien, où l’industrie horlogère embauchait de petites mains. «J’aimais l’école, mais je n’ai pas pu étudier, même pas l’école secondaire, c’était à Bellinzone, et nous les filles on y allait pas.» Alors, comme pour ses sœurs aînées, après l’école primaire ce sera l’internat en Suisse allemande, le travail, Genève pour ma mère. Puis le mariage. Un point c’est tout.

Les tantes qui ont trouvé à se marier au Tessin ont racheté (ou plutôt leur mari) les mayens qui appartenaient à la famille. Leur vie est désormais à Chiasso, Lugano. Elles retournent au village suivant l’emploi du temps de leurs enfants. Sur les terrains qu’elles (enfin, leurs maris) ont conservés ou acquis, elles font tout pousser. Et dans leur cuisine, leur royaume, elles épluchent, coupent, transforment en compotes, confitures, soupes ou pesto tout ce qui sort de leurs jardins. Rien ne doit se perdre.

Leurs maris rénovent ou font rénover les mayens. Leurs enfants – mes cousins et cousines – se préparent à des métiers réputés sûrs et stables. Banque, assurance, douane, enseignement. Déjà ils exhibent leur première voiture, dont mes tantes et ma mère vantent avec fierté la marque et le prix. Déjà mes tantes et ma mère comparent leurs mayens fraîchement rénovés à ceux de leurs voisins. Dans leur dialecte, elles chuchotent ce qu’ils sont et qu’elles résument à leur profession: journaliste à la Télévision, professeur au Collège de Bellinzone. Et, incrédules, avec toujours ce sentiment que ces gens valent mieux qu’elles, réalisent qu’elles vivent désormais comme eux.

Et moi j’écoute, je m’imprègne de cet italien que ma mère ne m’a jamais parlé parce qu’il était imprégné de patois, parce que ce n’était pas l’italien de ceux qui ont étudié, l’italien des gens bien. J’écoute ma mère parler sa vraie langue, sa langue à elle. Je la sens goûter au bonheur de se retrouver, le temps des vacances et des moments partagés avec ses sœurs, dans ce monde qu’elle a quitté enfant. Et je comprends sa langue. Et si je ne suis pas sûre de comprendre, je demande. «Set at qi, c’est assieds-toi là?». Et ma mère qui me répond oui, mais que ce n’est pas cet italien qu’il faut apprendre. Et ma mère qui est quand même heureuse de voir que j’apprends sa langue sans qu’elle me l’ait demandé. Et ma mère qui est fière de montrer à ses sœurs comme j’apprends vite sa langue sans qu’elle me l’ait jamais enseignée ou parlée. Et mes tantes qui me sourient et disent «che brava ragazza che sei» (en bon italien). Et moi qui suis heureuse.

Même si je n’en ai pas connu l’âpreté, de ce monde je conserve, tapie au fond de moi, la blessure infligée à ma mère par les railleries de ceux qui, croyait-elle, valaient mieux qu’elle. J’ai hérité de cette blessure muée en empreinte comme on hérite d’une ressemblance physique. Elle est le terreau d’une vulnérabilité qui, malgré moi, s’exprime parfois encore. Sentiment viscéral d’infériorité, incontrôlable, éveillé par quelque élément déclencheur, parfois insignifiant. Et la raison d’un dédain pour ceux qui se placent au-dessus d’autrui du simple fait qu’ils possèdent.

Avec leurs premiers emplois sûrs et stables, mes cousins du Tessin se préparent à devenir ceux qui possèdent. Villas, voitures, loisirs, résidences secondaires, voyages Kuoni, Bahamas, Îles Canaries, croisières en Méditerranée. En attendant, lorsque je viens en vacances depuis l’autre côté de la Suisse, je goûte encore en eux ce qui reste du monde de ma mère-enfant. Mon cousin préféré: l’aîné de tous. Lucio. Celui qui retape lui-même son mayen, coupe son bois, trace à la corde les carrés de son jardin et m’implique dans ses travaux. Lucio qui, avec moi, coccinelle bleue déglinguée, fenêtres ouvertes, fenêtres grandes ouvertes, chaleur et bruissements de l’été dans les champs, sensation de la vie qui s’ouvre devant moi, dévale les routes si étroites et sinueuses des mayens tessinois.

Lausanne, août 2016

J’enseigne dans le cadre d’un cursus dirigé par un professeur tessinois. J’entends encore ma mère me dire: «Ah oui, je le connais, des gens bien, sa famille, c’était déjà tous des professeurs à l’époque; ils viennent d’Acquarossa.» Acquarossa. Exactement là où le Simano s’arrête dans la vallée.

Il est question de la visée universelle des valeurs issues des Lumières européennes, de la perspective des États et milieux qui la récusent parce qu’ils l’assimilent à une posture coloniale. Des critiques légitimes aux gouvernements occidentaux qui, souvent, piétinent cet héritage. Il est question de diversité culturelle, notion prétexte à relativiser les valeurs héritées des Lumières. Et motif pour faire perdurer des pratiques de domination de la femme, en particulier, sous mille formes.

Viennent les questions. Elles dévient sur le port de la burka en nos contrées. Le professeur pose beaucoup de questions. Son cursus est intitulé «Communication interculturelle». Mais, à ses yeux, le port de ce vêtement est symbole d’une culture, d’une identité avec laquelle on ne saurait interagir. Symbole d’obscurantisme, de l’asservissement des femmes, il faut l’interdire. Comme l’a fait son canton.

Argumenter. Interdire de montrer publiquement son appartenance religieuse est une atteinte à la liberté d’expression et de religion. Les lois qui interdisent l’expression d’une identité religieuse sont basées sur des stéréotypes négatifs et discriminatoires. Leur application stigmatise les personnes concernées. Remarques dubitatives du professeur. Argumenter; terminer le cours.

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Certains élèves viennent vers moi, soulèvent encore quelques points en aparté. Puis c’est au tour du professeur. La question des 600 réfugiés qui campent à Côme, près de la frontière avec le Tessin, est à la une de l’actualité nationale. Hormis quelques personnalités favorables à leur cause, le Tessin est aux abois. Une grande partie des médias et de la classe politique relaie le spectre de l’invasion brandi par le canton du sud des Alpes. Quant aux réfugiés, l’entrée de la Suisse leur est refusée de façon opaque. Des enfants – le langage administratif parle de mineurs non accompagnés – sont renvoyés alors qu’ils cherchent à rejoindre des membres de leur famille qui vivent en Suisse.

«Trop, c’est trop», me dit le professeur. «Il faut qu’ils se rendent compte, à Berne.» Je ne suis pas sûre de comprendre. «Ils arrivent tous les jours! Si on ne fait pas quelque chose, on va être débordés.» Éberluée, je renvoie le professeur aux chiffres de l’asile, en baisse malgré les crises et les guerres qui secouent le monde.

Des images de mes récentes vacances au Tessin défilent dans ma tête. Chemins de pierre, maisons aux toits d’ardoises et aux couleurs d’antan, ce rose vieilli, surtout, que j’aime tant voir parce qu’il me rappelle la maison de ma mère. Rivières, sentiers, églises et chapelles, dont on a conservé le pittoresque. Propreté, courtoisie, dose d’italianité assortie de la retenue qu’il faut pour les Suisses du nord. À la piscine de Locarno, on vend même du champagne, comme dans les bains à Zurich.

De réfugiés? Je n’en ai pas vu un seul.

***

L’Europe a négocié avec les pays des rives sud de la Méditerranée, Turquie, Libye, Maroc, Algérie. En échange de quelques millions (la Suisse a versé sa part), de bateaux et de logistique, ces pays joueront les gardes-chiourmes. Il s’agit de retenir les migrants (on s’en fiche bien de savoir s’il y a des réfugiés dans le lot et ce qu’ils deviendront dans ces pays) pourvu qu’ils n’entrent plus en Europe. Ni par la mer, ni par les routes.

Quelques dirigeants européens, dont le jeune président français, ni de gauche ni de droite, mais plutôt quand même de droite, ont crié haro lorsqu’une grande chaîne de télévision américaine a dévoilé les images de migrants réduits en esclavage en Libye. Sur ces images, vente aux enchères d’hommes africains, à la criée, comme dans les pires représentations picturales de l’esclavage.

Personne n’a songé à revoir les politiques.

La Confédération a publié les statistiques de l’asile pour l’année écoulée. En 2017, 18 088 demandes d’asile ont été déposées en Suisse, soit 9119 de moins qu’en 2016 (– 33,5%!). Le chiffre le plus bas enregistré depuis 2010, disent les documents.

Voilà qui aura de quoi rassurer le professeur qui fait partie des gens bien dans le monde de ma mère. Et peut-être mon cousin Lucio.