L’histoire de la jeune Pakistanaise Saba, survivante d’un crime d’honneur, a fait le tour du monde à travers le documentaire "A Girl in the River". © SOC Films
L’histoire de la jeune Pakistanaise Saba, survivante d’un crime d’honneur, a fait le tour du monde à travers le documentaire "A Girl in the River". © SOC Films

Pakistan Quand l’«honneur» tue

Par Camille Grandjean-Jornod - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 93, Juin 2018
Au Pakistan, plus de 1000 femmes sont tuées chaque année au nom de l’«honneur». Adoptée en 2016, une nouvelle loi entend mettre fin à l’impunité des agresseurs. Mais il en faudra plus pour enrayer réellement ces pratiques.

Saba, 19 ans, est une miraculée. Son père et son oncle l’ont jetée dans une rivière après lui avoir tiré une balle dans la tête. Sa «faute»? Être partie avec Qaiser, l’homme qu’elle devait initialement épouser, avant que son oncle n’y mette son veto, car il le jugeait trop pauvre et préférait marier Saba à son beau-frère. La protagoniste du documentaire A Girl in the River: The Price of Forgiveness est une des rares rescapées d’un crime d’honneur. Chaque année, plus de 1000 personnes – dans leur écrasante majorité des femmes – y laissent leur vie au Pakistan, selon le recensement de la Human Rights Commission of Pakistan (HRCP). Et encore, il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg: une grande partie de ces crimes, qui se déroulent en général dans l’intimité familiale, ne sont pas identifiés comme tels ou pas rapportés. «La fille est enterrée dans une tombe sans inscription et personne ne porte jamais plainte», explique Sharmeen Obaid Chinoy, la réalisatrice d’A Girl in the River.

Un pardon plus possible

De sa rencontre avec Saba, la réalisatrice pakistanaise Sharmeen Obaid Chinoy a tiré un documentaire puissant, récompensé par un Oscar en 2016. Au long des 30 minutes de film, la transformation de la jeune femme est frappante. D’abord déterminée à voir son oncle et son père traduits en justice pour leur tentative de meurtre, Saba finit, sous la pression de la communauté, par accepter d’octroyer son pardon, permettant à ses agresseurs d’échapper au procès. Libre, le père de Saba confie alors à la caméra sa certitude d’avoir fait ce qu’il fallait en tentant de tuer sa fille, et d’y avoir gagné en «honneur» aux yeux de son entourage.

Glaçant, un tel dénouement est rendu possible par une loi qui permettait à un meurtrier d’échapper à la justice en échange du pardon des proches de la victime. Dans les cas de crimes d’honneur, la famille de la victime est en général aussi celle de l’agresseur. La mère pouvait donc pardonner à son mari d’avoir tué leur fille, ou les parents à leur fils d’avoir tué sa sœur.

Cette possibilité n’existe théoriquement plus depuis l’adoption en octobre 2016 d’une loi contre les crimes d’honneur. Un changement législatif avant tout dû au travail de longue haleine des militant·e·s des droits des femmes. Mais deux événements hautement médiatisés, y compris à l’international, ont également facilité l’adoption finale de la nouvelle loi: la nomination aux Oscars du film A Girl in the River et, quelques mois plus tard, le meurtre de la star Qandeel Baloch, aussi surnommée «la Kim Kardashian du Pakistan», par son frère. «L’ancien Premier ministre s’est engagé à changer la loi après avoir vu le film A Girl in the River, mais il l’a fait seulement après le meurtre de Qandeel Baloch», explique Zohra Yusuf, de la HRCP.

Failles persistantes

937 meurtres pour «l’honneur» ont encore été recensés en 2017 au Pakistan.

Une histoire comme celle de Saba fait-elle désormais partie du passé au Pakistan? En 2017, la HRCP a encore recensé 937 meurtres pour «l’honneur» – à peine moins que les années précédentes. Certes, le mécanisme du pardon n’est plus permis pour les crimes d’honneur. Mais encore faut-il que le crime soit dénoncé, et identifié comme motivé par des questions d’«honneur». D’autres failles perdurent également: «La mise en œuvre des lois se heurte à des obstacles majeurs au Pakistan. Beaucoup de communautés préfèrent encore se tourner vers les jirgas (un système de justice informel rendu par les aînés du village), où les décisions sont rapides», relate Zohra Yusuf.

Raheel Raza, militante des droits des femmes d’origine pakistanaise aujourd’hui établie au Canada, rappelle aussi que décréter une loi ne suffit pas à changer les mentalités: «Vous pouvez invoquer la loi, vous ne pouvez pas empêcher les gens de continuer à pratiquer ce qu’ils considèrent comme une tradition multiséculaire.» Tant elle que Sharmeen Obaid Chinoy attendent déjà les premières condamnations au titre de la nouvelle loi: «Il faut des exemples pour dire ʺc’est ce qu’il arrive aux gens qui tuent les femmes dans leur familleʺ», martèle Raheel Reza. Mais toutes deux soulignent également l’importance d’agir simultanément sur plusieurs plans.

Un premier pas essentiel serait l’établissement de refuges, où une femme qui se sent menacée peut trouver un abri, mais aussi un médecin, un psychologue, un appui pour porter plainte, etc. «Au Pakistan, vous naissez dans la maison de votre père et vous mourez dans celle de votre mari, il n’y a pas de troisième endroit, pas de refuge», explique Sharmeen Obaid Chinoy. Quelques exemples pilotes ont été mis sur pied par des militantes, mais ils sont rares et ne couvrent de loin pas l’ensemble du pays.

«Au Pakistan, vous naissez dans la maison de votre père et vous mourez dans celle de votre mari, il n’y a pas de troisième endroit, pas de refuge.»

Les deux militantes misent aussi sur l’éducation, et insistent sur la nécessité d’amener une réflexion sur ces problématiques jusque dans les régions reculées, en adaptant les supports à une population souvent analphabète. «Garçons, hommes, parents: il faut enseigner à toutes et tous le respect pour les femmes, et que la violence n’est pas une solution», résume Raheel Reza. La militante déplore un manque d’implication du gouvernement et des institutions, pour qui les droits des femmes ne semblent pas une priorité. Un constat amer nuancé par des figures comme celles du policier filmé dans A Girl in the River, qui soutient Saba dans sa quête de justice. Sharmeen Obaid Chinoy souligne: «Le père et l’oncle de Saba sont nés et ont grandi non loin de l’endroit où ce policier est né et a grandi, mais il a une manière de penser différente. Cela montre qu’il y a différentes nuances dans la société pakistanaise, y compris des hommes qui soutiennent les droits des femmes.»


Le pouvoir d’un filmSharmeen Obaid Chinoy © Bina Khan

> AMNESTY: Quel rôle a joué le film A Girl in the River dans l’adoption de la loi contre les crimes d’honneur de 2016?

< Sharmeen Obaid Chinoy: Le Premier ministre a fait une déclaration très importante contre l’impunité après avoir visionné le film début 2016. Parallèlement, il y a eu une prise de conscience à cette période, avec des médias qui ont commencé à rapporter plus fréquemment des cas de crimes d’honneur. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de militants travaillent depuis des décennies sur cette question au Pakistan, le film ne représente qu’une petite contribution à ce mouvement.

> Vous considérez-vous comme une militante?

< Les réalisateurs de documentaire sont, par nature, des militants. La raison pour laquelle nous choisissons nos sujets est qu’ils nous touchent et que nous voulons créer une différence, une prise de conscience, amplifier les voix de celles et ceux qui en ont besoin. Pour A Girl in the River, nous savions qu’un projet de loi était bloqué au Parlement, et nous voulions utiliser ce film comme un moyen pour réveiller les consciences, favoriser un changement – et pousser cette loi au Parlement. Aujourd’hui, nous continuons à l’utiliser comme outil de sensibilisation, en organisant des projections dans les villes et les villages – 300 à ce jour.

> Un film peut-il changer les choses?

< C’est un outil puissant pour créer de l’empathie, susciter la compassion des gens autour d’un enjeu. Un film est plus personnel que, par exemple, un article de journal: en le regardant, vous apprenez à connaître des personnes confrontées à ce problème, et vous commencez à voir leur réalité, à comprendre leur situation. Dans un pays comme le Pakistan, où le taux d’illettrisme est élevé, un film fait aussi ce que les autres médias ne peuvent pas faire : même si vous n’avez pas été à l’école, vous pouvez le regarder et être touché.