Petar Mitrovic se prête à son propre jeu: se faire photographier avec un mot sur le front, «celui qu’on aimerait crier si le monde entier nous écoutait trois secondes». © Petar Mitrovic
Petar Mitrovic se prête à son propre jeu: se faire photographier avec un mot sur le front, «celui qu’on aimerait crier si le monde entier nous écoutait trois secondes». © Petar Mitrovic

Militantisme «Je me suis revu enfant»

Par Camille Grandjean-Jornod - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 93, Juin 2018
À 11 ans, Petar Mitrovic fuit Zagreb en guerre. Un exil qui fera naître chez le jeune homme réfugié en Suisse une farouche volonté de s’engager contre les discriminations.

Enfant, Petar Mitrovic, traité de «Yougo», est enfermé dans une poubelle par ses camarades à la récréation. Il s’y fait son premier ami en Suisse, un Togolais, compagnon d’infortune. Le racisme, «ces étiquettes stupides qui nous forcent, parce qu’on est différent, à prouver qu’on est meilleur», le trentenaire l’a vécu dans sa chair.

Des photos contre le racisme

Devenu adulte, il veut agir. Passionné de photo, il décide d’allier «des gueules fortes avec des mots forts»: immortaliser des visages les plus divers possibles – 400 à ce jour – avec un mot, un seul, conçu pour interpeller. Comme ce «frère» inscrit sur les fronts d’un rabbin, d’un imam et d’un prêtre rencontrés en Israël-Palestine. Ou le numéro de prisonnière de cette résistante rescapée d’un camp de concentration, qui le connaissait encore par cœur et en allemand 70 ans après.

«Les différences sont trop souvent à l’origine des guerres – toi et moi, on n’est pas pareil, alors on se bat.»

Parti d’une révolte contre le racisme, son projet «One Word» s’élargit peu à peu à toutes les formes de discrimination, à mesure qu’il découvre leur étendue: apparence, genre, etc. Avec cette ode aux différences, le photographe amateur espère contribuer à une meilleure entente entre êtres humains. «Les différences sont trop souvent à l’origine des guerres – toi et moi, on n’est pas pareil, alors on se bat.»

«Je viens d’un pays qui n’existe plus»

Du vécu, pour Petar Mitrovic. En 1991, il a 11 ans. Du jour au lendemain, sa vie bascule. Les membres de sa famille, nés à Zagreb mais considérés comme des Serbes de Bosnie, doivent fuir. «Plusieurs personnes du quartier se sont fait tuer, entre autres par mon prof d’école.» Ce retournement d’une figure «qui inspirait respect et autorité» sera la source d’une méfiance durable, lui laissant le sentiment que tout peut changer d’un coup du tout au tout.

En Suisse, commence une période difficile pour le petit garçon. Après un an et demi à Zurich, la famille est envoyée en Suisse romande. «Il fallait tout recommencer à zéro, apprendre à nouveau une autre langue, et ce dans un centre pour requérants d’asile isolé de tout, au fond d’une forêt. On s’y sentait vraiment à l’écart de la société», se souvient-il.

En 2004, il obtient le passeport à croix blanche et, avec, la liberté de voyager. «Avec mon passeport yougoslave, impossible de sortir de Suisse. Mais choisir un pays – Croatie, Serbie ou Bosnie –, c’était accepter le découpage du pays, la guerre et les massacres», explique-t-il.

Agir pour les réfugié·e·s

Devant les images de réfugié·e·s traversant les Balkans en 2015, il reconnaît l’enfant qu’il a été. Lorsque son mur Facebook se remplit de propos mensongers et haineux à leur égard, il décide d’aller voir par lui-même «et d’en profiter pour amener des choses utiles». Son appel sur le réseau social se révèle viral : plus de 700 partages en une nuit. Quatre mois plus tard, c’est donc avec quatre camions remplis de dons, Fr. 30 000.–, un appareil photo et une petite équipe de bénévoles, qu’il retourne, pour la première fois, dans son pays d’origine.

«Pour beaucoup, ce ne sont que des réfugiés, rien d’autre. Moi, j’ai rencontré des gens de plein de pays, avec chacun son identité, son histoire.»

Une expérience courte, mais marquante: «Pour beaucoup, ce ne sont que des réfugiés, rien d’autre. Moi, j’ai rencontré des gens de plein de pays, avec chacun son identité, son histoire: un médecin syrien, un photographe kurde, une retraitée iranienne…» Il en revient avec l’envie de redonner un visage et une histoire aux personnes en fuite. Un désir qui débouche sur sa collaboration photographique avec Amnesty pour le projet «Porteuses d’espoir, nos histoires». Aux Suisses·ses et aux réfugié·e·s d’aujourd’hui, l’ancien réfugié devenu suisse aimerait dire d’«avoir moins peur les uns des autres, de faire le pas pour se connaître, sans vouloir changer l’autre».