Sade Marika, chef du village de Naviavia, aux Fidji, se tient au milieu de la zone qui appartient désormais à l’État de Kiribati. © Bastian Hartig
Sade Marika, chef du village de Naviavia, aux Fidji, se tient au milieu de la zone qui appartient désormais à l’État de Kiribati. © Bastian Hartig

Réchauffement climatique Opération déménagement

Par Bastian Hartig* - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 93, Juin 2018
L’État insulaire de Kiribati, dans le Pacifique Sud, menace de sombrer dans la mer. En réaction, le gouvernement a acheté des terres dans un endroit à l’abri de l’élévation du niveau de la mer: aux Fidji.

«Tout ça», dit Sade Marika en effectuant un large mouvement de bras. «Toutes ces terres appartiennent maintenant à Kiribati.» La zone que désigne l’homme élancé s’étend du Pacifique Sud, à quelques kilomètres de là, jusqu’aux sommets montagneux couverts de nuages, qui se dressent vers le ciel à peu près à la même distance. Entre deux, une dense forêt vierge.

Le terrain couvre plus de 2000 hectares, soit à peu près la moitié de la surface de Lausanne. Le petit État insulaire de Kiribati a acheté la zone il y a quatre ans à la République insulaire des Fidji. Aux Fidji, la montée du niveau de la mer touche surtout les communautés côtières, tandis que les montagnes volcaniques au relief accidenté situées à l’intérieur des deux îles principales culminent à plus de 1300 mètres. Sur les atolls de Kiribati, par contre, tout est proche de la côte – et surtout, à une altitude de quelques mètres au maximum au-dessus du niveau de la mer. La vie y devient toujours plus difficile pour les quelque 115 000 habitant·e·s. La mer qui monte les force à s’entasser de plus en plus sur des terres déjà rares et transforme l’eau potable en eau salée.

Grands projets

Sade Marika est le chef du village de 270 âmes de Naviavia, aux Fidji. Le village est entouré de cocotiers et d’une petite rivière. Quelques hommes se sont rassemblés sous le soleil du soir pour palabrer. Tout autour, des oiseaux gazouillent. Les enfants attendent leur souper, tandis qu’une douzaine de jeunes gens jouent au rugby.

Mais l’avenir est incertain: la petite communauté se trouve au milieu de la région qui appartient maintenant à l’État de Kiribati. Et celui-ci a de grands projets. «On nous a dit qu’ils allaient faire de l’agriculture ici, surtout du manioc et d’autres racines», explique Sade Marika. Quand on pose la question à Reteta Rimon, l’ambassadrice de Kiribati aux Fidji, on apprend que ce n’est probablement qu’une partie de la vérité. «Il y a des réflexions en cours pour renforcer notre secteur de la pêche», explique l’élégante femme. Les 33 îles et atolls qui composent Kiribati sont disséminés sur une superficie de 3,5 millions de kilomètres carrés, dont certaines des plus riches zones de pêche au thon de l’océan Pacifique. Kiribati perçoit bien des revenus sur l’octroi des permis de pêche, mais ce sont d’autres qui amassent les gros profits. Le gouvernement projette donc de mettre sur pied sa propre flotte de pêche en haute mer et son industrie de la pêche. Mais pour cela, il faut de l’espace, de grandes quantités d’eau douce et d’autres matières premières. Toutes choses qui ne sont disponibles que de manière très limitée à Kiribati, mais qui existent par contre autour de Naviavia.

Là-bas justement, un optimisme prudent est encore d’actualité. «Nous, dans le Pacifique, nous sommes quelque part tous dans le même sac», dit Efraimi Tangenagitu. Mais son visage rond paraît un peu tendu. Quand les plans de Kiribati leur ont été présentés, les villageois·es se sont demandé si la cohabitation fonctionnerait, ne serait-ce qu’à cause des différences de langue. Quoi qu’il en soit, personne ici n’a été sollicité pour donner son accord à la vente. Les terres appartenaient à l’Église anglicane. Celle-ci n’avait accordé aux habitant·e·s de Naviavia qu’un droit d’usage. Après la vente, il ne leur reste que 120 hectares à exploiter. Ici, la vie risque bien de changer fondamentalement avec le réchauffement climatique.

* Journaliste indépendant établi à Bangkok.