En plaçant l’intrigue de son nouveau roman dans un petit village suisse, Michel Bühler entend « parler des gens qui ne parlent pas beaucoup ». © AI
En plaçant l’intrigue de son nouveau roman dans un petit village suisse, Michel Bühler entend « parler des gens qui ne parlent pas beaucoup ». © AI

Interview «Changer le monde, même à mon âge»

Propos recueillis par Amandine Thévenon - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 94, Août 2018
Dans son dernier roman, Michel Bühler nous emmène dans un petit village suisse à la rencontre des personnes qui y vivent. L’occasion pour lui d’écrire sur les thèmes qui lui tiennent à coeur comme le racisme, la précarité sociale ou la peur de l’étranger.
> AMNESTY: Votre dernier roman, «Retour à Cormont», jette un regard critique sur notre société. Avec humour et une certaine légèreté.

< Michel Bühler: C’est un roman sur un village d’aujourd’hui avec des problèmes d’aujourd’hui: le racisme, la  précarité, les étrangers. Et quand je dis étrangers, cela concerne aussi les Suisses. Comme par exemple les cas  sociaux du village de Cormont. Je voulais utiliser un ton léger parce que nous vivons dans un monde triste. Je voulais détendre l’atmosphère en m’inspirant de mon village, Sainte-Croix, et de ses habitants. Mais j’ai transformé les lieux  et les personnages pour ne pas les trahir.

> Les réfugié·e·s, les personnes âgées, les «cas sociaux»: on lit parfois que vous prêtez votre voix aux sans-voix.  Qu’est-ce qui vous pousse à écrire sur eux?

< Disons que j’aime parler des gens qui ne parlent pas beaucoup. Je pense que la phrase à la fin de mon roman peut répondre à votre question: «Il faudrait plus écouter les gens qui ne disent rien.»

> Est-ce que ce livre est autobiographique?

< Eh bien, je ne suis pas obsédé des statistiques comme l’est Eustache, le personnage principal de mon livre [rires]. Mais oui, tout ce qu’il dit et pense, ce sont mes pensées. Comme lui, je me sens souvent seul dans ces conversations de bistro, j’ai du mal à répondre aux gens du tac au tac quand il s’agit de réfugiés ou autres. Mes réponses dureraient  trois heures ou plus encore! Et si j’arrivais à répondre, je n’arriverais pas forcément à convaincre les gens, ou à changer leur opinion. Pour cela, il faut creuser loin, remonter à l’enfance…

> Peut-on dire que les personnages de votre livre offrent une palette représentative de la société?

< Quelques personnages de ce livre existent: le Polonais est un de mes amis, le peintre était un bon ami, décédé il y a quelques mois. D’autres, comme les Thénardier, doivent hélas exister quelque part. Je dirais que mes personnages  sont Monsieur et Madame Tout-le-monde. On peut facilement s’identifier, et on s’est tous un jour retrouvés au milieu  d’une conversation de bistro avec ce genre de personnes.

> «Nous sommes tous des étrangers», déclare Eustache à un moment. Qu’entendez-vous par là?

< Mon père était de Bienne, ma mère est d’origine glaronnaise. J’ai vécu à Bienne pendant ma première année et  demie de vie, puis nous avons déménagé à Sainte-Croix. Alors, nous sommes également devenus des étrangers. Ce  mot est utilisé péjorativement. Il est devenu un prétexte pour rejeter l’autre, alors que c’est un enrichissement de  pouvoir rencontrer quelqu’un d’une culture différente!

> On sent une certaine nostalgie du temps d’avant dans votre livre. Pensezvous que c’était mieux avant?

< Ce n’était pas mieux avant. Ce n’est pas mieux maintenant. Je pense qu’il y avait des choses qui étaient mieux  avant et des choses qui sont mieux maintenant. Comme le professeur le dit dans mon roman: «La solution, c’est la  décroissance.» Et je pense que c’est vrai. On construit partout sur une planète qui est finie.

> Pensez-vous que vos livres et chansons peuvent changer les opinions de certaines personnes?

< Je ne sais pas. Mais j’ai l’espoir qu’on puisse changer le monde, même à mon âge. Peut-être pas moi, mais les  prochains le pourront.